Un sentiment de frustration réciproque

Le journaliste est bien inspiré quand il ne recourt pas à l’universitaire de manière purement instrumentale.
Par Raffaele Poli

En tant que chercheur universitaire travaillant sur un sujet aussi médiatisé que le football, je suis régulièrement sollicité en qualité „d’expert” par mes confrères de la presse, corporation à laquelle j’appartiens également. Ce double positionnement professionnel fait de moi un observateur privilégié de la relation, très intéressante, mais aussi hautement ambivalente, qui lie universitaires et journalistes.
La relation entre scientifiques et journalistes se fonde sur le partage d’intérêts réciproques évidents. D’une part, les chercheurs sont de plus en plus confrontés au besoin exprimé par les institutions qui les emploient de se rendre visibles sur la scène publique. Dans cette optique, les médias leur offrent une plate-forme d’expression à nulle autre pareille. D’autre part, économies obligent, les journalistes subissent de plus en plus l’exigence posée par les éditeurs de produire des papiers dans des délais temporels serrés. Les chercheurs sont alors extrêmement utiles car ils sont en mesure de fournir rapidement des clés de lecture permettant d’orienter les articles. En outre, la citation des propos émis par des personnages faisant figure d’autorité renforce le niveau de crédibilité et la légitimité des papiers produits.

Opacité. La relation entre chercheurs et journalistes ne devrait donc faire que des heureux. Dans la réalité, force est de constater que ce n’est pas vraiment le cas. Bien au contraire, cette relation aboutit souvent à un sentiment de frustration réciproque. L’universitaire reproche volontiers au journaliste une simplification excessive et abusive de son propos. Le journaliste riposte en reprochant au chercheur son incapacité à s’exprimer de manière claire et accessible à son lectorat. Chacun a sans doute partiellement raison. En tant que chercheur, je ne peux que regretter le manque de nuance dans l’exposé des faits dont tendent à faire preuve certains journalistes. En tant qu’homme de presse, je ne peux que regretter l’opacité et les jargonnismes qui caractérisent le verbe de bon nombre de chercheurs soucieux d’érudition.
Au vu de ma modeste expérience et sans grande originalité, je crois pouvoir affirmer qu’une bonne relation entre chercheurs et journalistes passe avant tout par des efforts mutuels de compréhension. Une meilleure connaissance des enjeux sous-jacents à l’exercice de leurs métiers respectifs permettrait sans doute de neutraliser beaucoup de problèmes et de qui pro quo.

Interprétation. Le chercheur comprendrait par exemple qu’il vaut souvent mieux ne pas faire étalage de l’étendue de son savoir pour privilégier l’expression d’un message concis ciblant le fonds de la question, afin d’éviter de confondre le journaliste et de provoquer une mauvaise interprétation.
Le journaliste saisirait mieux l’importance de prêter une attention toute particulière aux propos exprimés par le chercheur pour éviter de les simplifier de manière trompeuse et d’être par la suite accusé de délit de trahison. Cela implique de la part du journaliste qu’il ne recoure pas à l’universitaire de manière purement instrumentale, dans le seul but de lui arracher la citation qu’il avait déjà en tête, venant corroborer une réflexion déjà mûre qu’il n’entendait de toute façon pas modifier d’un iota.

Opportunisme. Bien sûr, l’opportunisme intrinsèque à la relation entre chercheurs et journalistes ne pourra jamais être complètement évacué. Je pense néanmoins que les uns comme les autres devraient œuvrer encore davantage pour en réduire au maximum les effets négatifs. Au nom de la bonne entente, du respect réciproque et, au-delà de tout, de la qualité de l’information, valeur fondamentale commune à deux métiers ayant pour vocation d’être au service de la vérité.

Raffaele Poli est journaliste libre et chercheur universitaire à Neuchâtel.

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