Le mariage historique risque d’aboutir à un appauvrissement de la diversité de l’information pour une économie qui reste à démontrer. Analyse. Par Olivier Grivat
C’est la mode. Le jour même où deux grands opérateurs téléphoniques publient les bans de leur mariage-surprise, les deux grands médias électroniques de Suisse romande proclamaient leurs fiançailles. Une grande maison de l’audiovisuel naissait à cheval sur Genève et Lausanne. Sous la direction de Gilles Marchand, actuel patron de la TSR, elle emploiera 1613 équivalents plein temps pour un budget de 392 millions. On assiste à la naissance d’un géant de l’information aux revenus garantis par la redevance publique. Il fait face à une poignée de quotidiens confrontés aux temps les plus durs de l’histoire de la presse. La nouvelle RTS n’est pas vraiment une surprise. Les états-majors planchent depuis des mois sur les conséquences du processus et l’enjeu crucial du département de l’information. Chapeauté par une seule tête au-dessus des deux rédacteurs en chef de la radio et de la TV, il devrait être mené par Patrick Nussbaum, l’actuel directeur de l’information de la Radio suisse romande (lire EDITO No 1/2009). En attendant, le processus de fusion inquiète. Des politiciens de tous bords, des syndicats et des journalistes expriment leur souci. Le Syndicat suisse des mass media (SSM) a invité la SSR à retarder la mise en œuvre du projet romand, „les conditions de départ étant trop défavorables”. Le syndicat craint un affaiblissement de la pluralité et de l’indépendance de l’information. Pour sa part, „Impressum se dit préoccupée par les effets que peut produire cette fusion sur la diversité de l’information”. L’organisation professionnelle s’inquiète aussi des „directives de transfert” que SRG SSR a communiquées à son personnel „avant même de les avoir négociées avec les associations et syndicats du personnel”. Le conseil d’administration de la SSR affirme pourtant garantir le maintien des chaînes radio et TV actuelles avec leurs spécificités, une direction des programmes et une direction de l’actualité distinctes.
L’inconnue Swissinfo. Du côté des éditeurs, on ne cache pas une certaine satisfaction de voir la future RTS prendre les mêmes mesures d’économie imposées dans leurs rédactions par les années de vache maigre: „A Lausanne comme à Genève, il y a du gras dans lequel on peut tailler”, entonne le représentant d’un éditeur. A quoi bon entretenir deux directeurs de RH, deux directeurs financiers, des équipes de marketing à double, alors qu’une seule et même tête peut très bien faire l’affaire? La presse écrite est déjà passée par ce chemin de la collaboration forcée. La „fusionnite” a touché la „Gazette de Lausanne” et le „Journal de Genève” en 1991, puis ce dernier avec „Le Nouveau Quotidien” en février 1998 pour donner naissance à „Le Temps”. Entre Lausanne et Genève, „24 Heures” s’est mis à l’heure des synergies avec „La Tribune” en septembre 1992. Cet automne, „20 minutes” a absorbé son concurrent gratuit „Matin Bleu”, un moindre mal en l’occurrence vu la jeunesse des deux titres. Les synergies devraient entraîner des économies, qui seront réinjectées dans les programmes, une nouvelle hausse de la redevance étant exclue. Les bureaux régionaux devraient être maintenus. Des activités „tri-média” y seront développées: télévision, radio et web. C’est là qu’une inconnue subsiste: l’avenir de Swissinfo qui diffuse des informations en neuf langues sur le net destinées notamment aux Suisses de l’étranger. Les budgets de Swissinfo font l’objet de la convoitise franchement avouée des deux directions de la TV: l’alémanique et la romande pensent pouvoir faire aussi bien, voire mieux, avec moins d’argent.
Inquiétudes vaudoises. Les auditeurs/téléspectateurs ont pu écouter/voir une première tentative de cette fusionnite, le dimanche 29 novembre, avec la diffusion simultanée d’un débat politique au soir des votations fédérales, animé par Alain Rebetez, journaliste de la TSR. Une émission synchronisée qui a fait jaser dans les coulisses de La Sallaz, avec des commentaires critiques reproduits sous le couvert de l’anonymat: „Cela préfigure bien la future convergence. Cette collaboration fera plaisir aux chefs, aux présidents de partis qui s’épargneront un débat, mais pas à l’auditeur qui risque d’être pénalisé, car un débat radio est différent, plus nerveux qu’un débat filmé”, a-t-on pu lire dans „24 Heures”. Très présent dans le débat, le président du Conseil d’Etat vaudois, le radical Pascal Broulis, ne veut pas croire que l’exercice se soldera sans dégâts collatéraux pour la diversité de l’information. Les Vaudois ont peur de se voir relégués en seconde zone, loin de la scène genevoise. Pour avoir vécu la période délicate qui a vu „24 Heures” et „La Tribune”, les deux grands régionaux, obligés de collaborer par mesure d’économie, l’auteur de ces lignes peut témoigner du péril de l’exercice. On ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs. Dès septembre 1992, la „synergie” imposée aux deux rédactions a entraîné la multiplication des conférences téléphoniques et des briefings nécessaires pour éviter les doublons et coordonner les deux titres. A la clé, un gaspillage de temps et d’énergie dans le compte-à-rebours de l’édition. Deux équipes de journalistes qui avaient passé des années à se livrer concurrence se sont vu obligées de travailler main dans la main pour livrer une information dite „synergisée”.
Bonjour l’ambiance! Il a fallu aux états-majors une haute dose de conviction et de diplomatie pour convaincre les adversaires de tirer à la même corde. Et de ne pas défendre aveuglément leur pré-carré, sachant que – comme pour le jeu des chaises musicales – il allait y avoir moins de chaises pour s’asseoir que de joueurs autour de la table. Les deux quotidiens ont-ils gagné en qualité? Le nombre de lecteurs des deux titres et les chiffres de tirages n’ont en tout cas pas progressé, bien au contraire. Les grands patrons de la TV et de la radio ont beau dire. Il n’est pas certain que la fusion améliorera le contenu des deux médias électroniques. La fusion risque d’aboutir à un appauvrissement de la diversité de l’information pour une économie qui reste à démontrer.
Olivier Grivat est journaliste libre.
L'INVITÉ ERICH HEINI DO YOU SPEEK SWISS? Nous vivons dans une Suisse multiculturelle mais non polyglotte. Welcome to Babelland. Dans un article consacré à la diversité linguistique dans notre pays, la „Frankfurter Allgemeine Zeitung” résume la situation en ces termes: „La Suisse est plurilingue mais les Suisses ne le sont pas.” Et loin s’en faut! La majorité des Helvètes ne parlent pas plus d’une langue nationale, contrairement aux Luxembourgeois par exemple. Même à Bienne qui a fait du bilinguisme sa spécialité, le bilan n’est guère satisfaisant. Pas plus qu’à Fribourg/Freiburg, où les seuls bilingues sont à chercher du côté de la minorité alémanique, dans les districts du Lac et de la Singine. A l’instar de l’ancien syndic de Buman, les politiciens ne montrent pas beaucoup d’empressement à défendre la cause du bilinguisme. Certains y sont carrément hostiles et se cramponnent au principe de la territorialité des langues, comme l’ancien conseiller d’Etat Denis Clerc. A Fribourg toujours, de nombreux Suisses alémaniques viennent étudier et repartent, leur diplôme en poche, sans avoir le moins du monde perfectionné leurs connaissances du français. C’est le cas de l’ancienne conseillère fédérale Ruth Metzler qui, autant que l’on s’en souvienne, ne s’est jamais vraiment familiarisée avec la langue de Molière. Mis à part son directeur général, Armin Walpen, qui s’exprime aussi bien en français qu’en allemand, la SSR SRG n’incarne en rien le plurilinguisme. De la part d’une institution qui s’intitule „Idée suisse”, on serait pourtant en droit d’attendre un certain engagement dans ce sens. Mais on risque d’attendre en vain, car chacun se replie dans son pré carré et les occasions se perdent. La télévision alémanique s’est mise depuis quelques temps à présenter ses bulletins météo en dialecte, avec un vocabulaire se limitant à une trentaine de mots. Et lorsqu’elle interrompt la diffusion d’un match, elle ne signale même pas aux téléspectateurs la possibilité de suivre la partie sur la TSR ou la TSI. La chaîne craint-elle de faire chuter son audience en distillant „l’Idée suisse” même à doses si homéopathiques? Ou le concept s’est-il égaré dans les nombreux étages séparant la direction des studios de la SSR? Quand une chaîne de télévision se proclame „télévision suisse” (Schweizer Fernsehen), on peut aussi se demander si elle n’a pas tout simplement oublié l’existence des autres.
Erich Heini, 65 ans, a été journaliste économique et correspondant à l’étranger de la NZZ. Il a aussi été le porte-parole de la BNS à l’époque de Fritz Leutwiler puis le délégué à l’information de Stephan Schmidheiny.
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