Les correspondants suisses à l’étranger se font toujours plus rares. EDITO a mené l’enquête auprès des médias suisses. Tout média ayant l’ambition de couvrir l’actualité internationale doit disposer d’un bon réseau de correspondants. Son statut dépendra largement de la qualité de son réseau et de sa capacité à mener ses propres investigations. Sur ce point, tout le monde s’accorde parmi les acteurs de presse interrogés par EDITO. Pour Gaétan Vannay, responsable de la rubrique internationale à la RSR, „on ne prend bien le pouls d’un pays qu’en vivant sur place”. Une idée partagée par Patrick Nigg, de la „Südostschweiz”, pour qui les correspondants jouent un rôle „indispensable”: „Ce sont eux qui garantissent la qualité de l’information.” En livrant des contenus exclusifs, ces journalistes en place à l’étranger apportent en outre une vraie plus-value. „Personne d’autre n’est capable de nous fournir une vision et des angles suisses sur l’actualité de leur pays”, souligne Sébastien Faure, chef de la rubrique internationale à la TSR. Combien de correspondants reste-t-il et comment les postes sont-ils répartis? EDITO a mené l’enquête auprès de douze grandes rédactions. Il apert clairement que les bureaux de presse à l’étranger ne sont pas tous en mesure de s’acquitter de leur mission au même titre. Peu de médias suisses disposent du reste de leur propre réseau de correspondants et la densité de ces réseaux varie beaucoup d’un média à l’autre. Les comptes rendus détaillés et les enquêtes approfondies sur l’actualité internationale n’intéressent pas forcément un public très large, mais ils engendrent à coup sûr des frais importants. En dépit de la crise, la radio DRS a tenu à maintenir le réseau de correspondants le plus dense possible. Il peut sembler curieux que cet organe de presse financé par la redevance publique, continue de supporter des charges aussi lourdes. Mais c’est ainsi que le chef de la rubrique étrangère Robert Stähli comprend sa mission de service public. Dans les circonstances actuelles, du moment que beaucoup de journaux ont démantelé leur réseau, il lui paraît d’autant plus indispensable de rendre compte de l’actualité, en particulier dans certains pays dont on fait peu de cas. „Il est essentiel de fournir des clefs pour comprendre le monde dans lequel nous vivons”, commente Stähli, qui insiste également sur la nécessité d’assurer une certaine continuité: condition sine qua non d’après lui, pour disposer d’observateurs compétents.
Décrypter les événements, donner des clefs pour comprendre l’actualité: ce sont les tâches fondamentales des médias qui ont à cœur de remplir pleinement leur mission d’information. Or dans notre monde globalisé, cette mission prend une importance plus cruciale encore. Nos démocraties sont de plus en plus souvent confrontées à des problèmes dont les implications dépassent les limites de notre territoire. Que l’on songe seulement à l’actualité suisse: ces temps-ci, on s’interroge sur l’opportunité d’intervenir en Somalie, de défendre nos banques, de poursuivre les discussions avec le dirigeant libyen, etc. Plus globalement, on se demande comment freiner les flux migratoires ou le réchauffement climatique, comment prévenir la menace nucléaire ou résoudre le problème de la faim. Chaque jour soulève son lot de questions, sur lesquelles il n’est guère possible de prendre position sans avoir connaissance de ce qui se passe dans les pays concernés. Toutes les rédactions subissent des restrictions budgétaires qui se ressentent aussi sur le traitement de l’actualité internationale. La pression se fait sentir jusque dans les bureaux de la NZZ, dont le dense réseau de correspondants est resté longtemps légendaire. Le temps de travail des correspondants à l’étranger est revu à la baisse et tous les frais sont examinés à la loupe: la réduction des budgets de déplacement n’est qu’une façon parmi d’autres de diminuer les coûts. „Durant les cinq dernières années, le budget consacré à la couverture de l’actualité internationale a été réduit de moitié”, indique un chef de rubrique d’un journal régional, qui dépeint la situation sans détour. „En conséquence, le journal doit de plus en plus souvent recourir aux dépêches d’agence.” On manque d’articles de fond sur bien des pays et de grandes parties du monde sont laissées dans l’ombre. Sous l’effet de la pression financière, les rédactions hésitent à couvrir certains sujets. De plus, les rédacteurs des rubriques internationales doivent régulièrement jongler entre différentes parties du monde – un jour l’Afghanistan et le lendemain l’Amérique latine – ce qui se reflète forcément sur la qualité de leurs articles. Certains postes de correspondants sont renégociés à la baisse ou transformés en collaborations sans pour centage fixe. Il y a moins de budget pour les piges et les correspondants se partagent entre plusieurs journaux. Les chefs de rubriques s’efforcent tant bien que mal de maintenir un certain niveau de qualité et un réseau de correspondants aussi dense que possible. La situation des pigistes est extrêmement précaire, car ils ont davantage de peine à placer leurs sujets et la demande ne cesse de chuter. Leurs moyens d’existence ne semblent plus assurés et leur motivation s’en ressent. Si l’on considère la carte de répartition des correspondants, on constate qu’ils sont encore relativement nombreux, particulièrement en Europe. Un fait demeure néanmoins clair: de moins en moins de médias ont les moyens de conserver un réseau étendu, même si l’intérêt pour les sujets de politique internationale ne faiblit pas.
Philippe Cueni et Jean-Marie Pellaux
© EDITO 2009
|