Le côté ombragé d'un essor phénoménal

En Inde, l’industrie de la presse a le vent dans les voiles. Mais le secteur souffre d’une absence de régulation.
Par Andrée-Marie Dussault

Alors qu’en Occident, plusieurs médias sont des espèces en voie d’extinction, en Inde, l’industrie a le vent dans les voiles. Certes, la crise s’est fait sentir. Mais les élections qui viennent de se terminer ont compensé les pertes publicitaires en générant des sommes pharaoniques. Une étude menée en février par la „Federation of Indian Chambers of Commerce and Industry (FICCI)”, estime la croissance de l’industrie phare à 12 pour cent pour l’année à venir.
Avant la libéralisation de 1991, les chaînes télévisées se comptaient sur les doigts d’une seule main. Les Indiens ont désormais de quoi zapper: près de 500 canaux sont à la disposition des 80 millions de maisonnées possédant un téléviseur. Quant au secteur radiophonique, en 2007 il comptait 150 chaînes. La valeur de l’industrie devrait tripler d’ici 2012 pour atteindre environ 2 milliards de francs.

Vogue, Elle et Cie en Inde. Le secteur de la presse écrite, qui sous d’autres cieux se débat pour garder la tête hors de l’eau, a recensé 2100 nouveaux journaux entre 2005 et 2006, s’ajoutant aux 60 000 déjà en circulation. Depuis quelques années, les investissements étrangers sont autorisés dans certaines catégories de médias. Du coup, on retrouve „Forbes”, „Vogue”, „Elle”, „Marie-Claire” et compagnie indianisés en stand.
Cette croissance phénoménale s’explique par la libéralisation du secteur, l’augmentation des revenus et la chute du taux d’analphabétisme. Mais certains estiment que cet essor sans précédent est trop rapide. „De loin, le parcours de l’industrie médiatique indienne est impressionnant. En revanche, de près, il est inquiétant”, commente Palety Nagulapalli Vasanti qui dirige le „Center for Media Studies (CMS)”, un think tank, basé à Delhi qui étudie le secteur.

Le Far West de l’info. La principale critique de Vasanti, qui rédige actuellement des recommandations pour la nouvelle ministre de l’Information, est l’absence de régulation du secteur. „C’est le Far West; n’importe qui peut ouvrir sa chaîne et personne n’a de compte à rendre à personne”, s’exclame-t-elle. Elle précise cependant que seule une douzaine de familles contrôlent 80 pour cent de l’industrie. Un code d’éthique fait également cruellement défaut dans la profession, souligne-t-elle.
Elle cite quelques exemples de dysfonctionnements qui „menacent la démocratie”. Notamment, lors des dernières élections, de sérieuses allégations ont fait valoir, affirme-t-elle, que des journaux et des chaînes télévisées ont vendu leur couverture, positive ou négative, à des partis politiques. „Au cours des attentats de Mumbai en décembre dernier, les médias se sont faits investigateurs, avocats et juges, regrette-elle, et de surcroît, en diffusant des images en direct, certains canaux ont compromis les opérations de sauvetage.”
Un autre exemple de l’anarchie ambiante est l’absence de respect pour la loi qui fixe la limite de publicité télévisée à 20 pour cent du temps d’antenne. Selon une étude conduite par le CMS, cinq chaînes privées analysées pendant quatorze mois, diffusaient en moyenne 18 minutes de pub par heure. Aux heures de grande écoute, certaines en passaient jusqu’à 36!
Néanmoins, malgré ces critiques, Vasanti insiste sur les aspects positifs des médias indiens qu’elle estime globalement libres et indépendants. „Régulièrement, ils dévoilent des scandales et des cas de corruption; ils exercent des pressions sur les politiques et ils suscitent le débat sur des sujets d’intérêt public, comme le projet de loi actuel sur des quotas de femmes de 30 pour cent au Parlement.”

Le marché du débat. Quant à l’avenir de l’industrie, la chercheuse n’est pas inquiète: „Les médias prospéreront toujours dans les sous-continent: les Indiens adorent le débat, avoir des opinions et être au courant.” Même la presse écrite, ailleurs menacée par le net, n’a rien à craindre, assure-t-elle. „Ici, nous vénérons l’écrit. Pour nous, le mot est sacro-saint.”

Andrée-Marie Dussault est journaliste indépendante à New Dehli.

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