La Grande Bretagne semble un vrai paradis pour les journalistes de la télévision, car ils sont sûrs de ne jamais manquer de sujets. On connaît la fameuse excentricité britannique: dans quel pays au monde peut-on rencontrer autant de personnalités fantasques et assister à des manifestations aussi originales? La course au fromage (cheese rolling), le combat d’orteils (toe wrestling), le championnat de „porter d’épouse” (wife carrying), le match de football dans la boue (swamp soccer), le concours du meilleur mangeur d’ortie (nettle eating) ou du meilleur lanceur de petits pois (pea throwing), le combat de coups de pieds dans les tibias enfin (shin kicking) sont quelques spécialités britanniques qui font tous de parfaits sujets pour la télévision. Dans un autre registre, la classe politique britannique ne manque pas d’alimenter la presse en faisant régulièrement l’objet de scandales retentissants. Ces affaires ébranlent le pays, mais prouvent aussi que la séparation des pouvoirs (checks and balances) fonctionne comme nulle part ailleurs. Ainsi, le scandale des notes de frais, pour prendre un exemple récent, témoigne-t-il également de la santé du système. Suite à une indiscrétion, les contribuables britanniques ont appris avec stupeur les sommes astronomiques empochées par leurs parlementaires, en plus de leurs émoluments. Ces notes de frais pouvaient se monter à plus de 700 000 francs par an et englober toutes sortes de dépenses sans rapport avec la charge parlementaire. Certains se faisaient rembourser en douce l’ensemble des frais liés leur vie familiale ou à leur résidence secondaire: des couches-culottes au bouchon de la baignoire, en passant par les intérêts hypothécaires (réels ou fictifs). Une pratique courante consistait à faire rénover sa maison à grands frais, pour la revendre ensuite en encaissant de substantiels bénéfices. Un parlementaire particulièrement fortuné a même financé le nettoyage des douves de son château avec l’argent du contribuable. Un autre a fait construire une île flottante dans l’étang de son jardin, pour le confort de ses canards.
Obstacles inattendus. Au royaume des scandales, les journalistes sont rois. C’est ce que l’on pourrait-on croire, mais la réalité est tout autre. Pour les correspondants de la télévision, la capitale britannique ressemble plutôt à un terrain miné, où ils rencontrent sans cesse de nouveaux obstacles. On entend souvent vanter la fameuse liberté de la presse britannique, mais pour les journalistes de la télévision, cette liberté n’existe qu’en théorie. Filmer au centre de Londres est une vraie gageure, car la police vous tombe dessus à chaque coin de rue, quand ce ne sont pas les services privés de sécurité, sous prétexte de lutte contre le terrorisme ou de protection de la propriété privée. Londres détient pourtant le record mondial du nombre de caméras de surveillance et ses citoyens sont filmés en moyenne 300 fois par jour! Mais la liberté de la presse subit encore bien d’autres restrictions. La loi anti-terroriste entrée en vigueur en février 2009, interdit de filmer ou de photographier les membres du corps de police, les contrevenants pouvant risquer des peines allant jusqu’à dix ans de prison. Certes, cette mesure vise expressément les cas où la publication des images est susceptible de servir des buts terroristes („likely to be useful to a person committing or preparing an act of terrorism”). Mais cette formulation volontairement vague laisse aux policiers une grande marge d’interprétation. Elle leur permet d’écarter à leur gré caméramans et photographes, selon l’humeur du moment. La protection de la personnalité impose de nombreuses restrictions aux médias britanniques et les oblige à recourir à certains procédés qui peuvent surprendre l’observateur étranger. Pour avoir le droit de filmer les élèves d’une école, en classe ou dans la cour de récréation, le caméraman doit auparavant obtenir la permission écrite de tous les parents. Autant dire qu’avec ce genre de contraintes, il devient tout bonnement impossible de réaliser un reportage. A moins d’appliquer les méthodes de la BBC qui consistent à présenter seulement de courtes séquences, où les élèves sont filmés la plupart du temps de dos. L’image est ensuite brouillée au montage afin de rendre les visages méconnaissables. On a du coup l’impression d’assister à un reportage filmé dans une prison, sur la scène de la drogue ou dans les milieux de la prostitution.
Formalités étouffantes. L’obsession toute britannique pour la santé et la sécurité au travail („health and safety”) n’est pas pour simplifier la tâche des journalistes. Voulant effectuer un reportage sur l’exposition florale de Chelsea, j’ai dû auparavant m’attaquer à une impressionnante pile de formulaires et de directives. Je ne devais pas seulement renseigner les organisateurs sur mon identité mais aussi répondre à toute une série de questions comme celles-ci: „quels genre de risques comporte votre tournage?”, „que faites-vous pour limiter ces risques?”, etc. J’avais beau y réfléchir, mais je ne parvenais pas à me représenter le genre de danger qui pouvait menacer une équipe de tournage occupée à filmer des fleurs. J’ai mis néanmoins plus d’une heure à remplir les formulaires et à prendre connaissance des notices explicatives. Lorsque la rédaction a décidé d’annuler le reportage, je suis naturellement devenu vert de rage … Aux barrières juridiques s’ajoute l’inefficacité proverbiale dont font preuve les Britanniques lorsqu’il s’agit de mettre sur pied des événements. Quand un organisateur se montre particulièrement incompétent, on dit en Grande Bretagne qu’il n’est même pas capable d’organiser une beuverie dans un bistrot („couldn’t organize a piss-up in a brewery”). Une boutade qui était sur toutes les lèvres lors de la rencontre des ministres des finances de l’OCDE à Horsham. Les journalistes qui se rendent à ce genre de sommets, doivent habituellement passer le test du détecteur de métaux. Or ces détecteurs étaient postés à des endroits si inadéquats, que les collaborateurs de la presse étaient obligés d’y passer et d’y repasser chaque fois qu’ils se rendaient aux toilettes. Le personnel de sécurité était constamment débordé, sans parler des nerfs et des vessies des journalistes! Au début de mon séjour à Londres, je trouvais la présence policière plutôt rassurante. Mais elle peut aussi se révéler encombrante, comme me l’a fait comprendre une expérience récente. C’était le soir et je me rendais aux studios d’Associated Press, pour enregistrer un direct devant passer à l’émission „10 vor 10”. Comme il me restait peu de temps, j’ai emprunté un raccourci et pressé le pas en longeant la rive du canal.
Mal m’en a pris! Je n’avais pas encore fait cent mètres, que deux policiers en civil m’interpelaient et me demandaient de présenter mes papiers. Pour ces deux policiers, il était clair qu’un homme courant le soir dans Camden et qui n’était pas en tenue de jogging, devait forcément être un criminel en fuite. Ils m’ont fouillé et ont procédé à des contrôles d’identité si minutieux, que j’ai bien failli louper mon passage à l’antenne: il s’en est fallu d’un cheveu. J’ai eu beau protester et tenter de faire appel à leur bon sens, arguant du fait qu’un homme vêtu comme moi d’un costard-cravate, se rendait forcément à son travail. Loin de les convaincre, cet argument a plutôt déclenché un éclat de rire: la dernière crise financière avait définitivement prouvé le contraire, m’ont-ils rétorqué.
Peter Balzli est correspondant pour la télévision alémanique à Londres et publie régulièrement des contributions dans le magazine de football „Zwölf”.
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