Proteste, me disent mes amis. Facile à dire!

Au Tessin, la vie de pigiste n’est pas facile. EDITO a recueilli des témoignages illustrant le sentiment de précarité.
Par Cinzia Arumetto

Une situation de précarité est une situation de plus en plus diffuse dans le monde des médias de la Suisse italienne. Il est vrai que le Tessin est un cas carrément mondial en ce qui concerne la densité de ses publications, de ses radios et télévisions (3 quotidiens, radio et télévision publique, radios et télévisions privées, une myriade de revues et d’hebdomadaires), et que cela comporte en soi des phénomènes de dégradation. Pour les journaux, les pigistes sont une nécessité, pour les radios et les télévisions les travailleurs précaires sont devenus une masse de manœuvre facilement éliminable en cas de difficultés financières. Combien sont-ils? Quelles sont leurs conditions de travail? Qui profite de leur travail? Nous sommes en train d’enquêter sur le sujet, mais pour ce faire, il nous faut des témoignages, des données et des faits. Sonder ce monde souterrain est plutôt compliqué car les protagonistes ne veulent pas parler, il en va de leur travail (précaire). Alors, nous avons commencé à récolter des témoignages. Nous vous les proposons sous forme de récits paradigmatiques qui résument une condition. Nous ne pouvions prendre le risque que quiconque soit reconnu et paie l’envie de dénoncer une situation inacceptable.

„Le téléphone portable sonne. C’est la rédaction. ‚Allô: Oui, je suis libre samedi et dimanche. C’est pour une conférence? Ah, un congrès… ce sera donc tout l’après-midi… et ensuite? Ah, il y a aussi la remise des prix le soir. Je dois suivre le tout? D’accord, une chronique de l’événement complet… et je viens en rédaction dimanche pour écrire l’article comme d’habitude. C’est d’accord, merci beaucoup.’”
„Je travaille comme pigiste pour un quotidien tessinois et c’est le travail qui m’est habituellement demandé: un article de 80 à 100 lignes sur un événement ou une conférence que je dois suivre. Au Tessin, la vie de pigiste n’est pas facile et ce, pour deux raisons: la concurrence et la rémunération.”
„Notre Canton est un microcosme et malgré la grande densité de mass-médias, les aspirants journalistes issus de l’Université de Lugano ou d’autres universités sont nombreux face aux réelles opportunités d’emploi. Obtenir un accord de collaboration est donc un grand objectif qui permet d’acquérir de l’expérience ‚sur le terrain’.”
„Celui qui dépasse ce premier obstacle se trouve pourtant confronté à un second problème: les rémunérations qui sont souvent inférieures aux rémunérations minimales prévues par le règlement sur les salaires. Pour un article de quatre-vingts lignes environ, les quotidiens paient entre 60 et 80 francs, ce qui est peu si l’on considère qu’entre la durée de l’événement à suivre et la rédaction de l’article cela demande en moyenne 2 à 3 heures de travail. Le compte se base en effet sur la longueur du texte et non pas sur les heures de travail. Selon le règlement, un collaborateur devrait être payé au moins 50 francs de l’heure. En outre, certains ne remboursent même pas les dépenses, et donc offrir un café à l’interviewé c’est ton affaire. Selon vous, dans ces conditions, comment puis-je vivre seul?”
„T’es tous les jours accroché au téléphone portable, impossible de prendre des rendez-vous ou de t’en aller quelques jours, car l’entreprise peut t’appeler à tout instant et te dire: ‚Il y a un reportage pour telle émission, dans une heure à l’entrée, vous en avez pour jusqu’à ce soir.’ Inutile de demander de quoi il s’agit, tu sautes dans ta voiture, puis tu passes prendre micros et caméras et si tout va bien, pendant le voyage, le journaliste t’explique le travail. Je suis technicien du son et je suis donc le moins bien payé du groupe, mais je tiens à ce que le travail soit bien fait, je dois avoir les micros adaptés à chaque circonstance. Cela ne suffit pas d’en prendre un ou deux, car l’interviewé peut avoir la voix rauque ou il peut s’agir d’une personne âgée, et dans ce cas il faut filtrer la voix. J’arrive dans l’entreprise et je rencontre la jeune fille sympathique qui, je crois, rédige les titres à moins qu’elle ne soit monteuse? Elle n’est pas mieux lotie: on l’appelle au dernier moment, on lui change ses horaires, le mot planification n’existe absolument pas. Elle travaille pour l’entreprise, mais ils ne l’emploient qu’à la TV. Chaque fois qu’elle lit quelque chose sur les coupes budgétaires et les économies à faire, elle sait que cela pourrait bien la concerner.”

La paie en retard. „Imaginez un peu dans quel état d’esprit on travaille. Et puis il y a la paie qui arrive, bien sûr elle arrive, parfois même avec quelques jours ou quelques semaines de retard. Seulement, de ce que la télévision paie à l’entreprise, il ne t’en arrive qu’une petite partie. Dépenses administratives, gestion du personnel, charges diverses. A la fin, je me retrouve avec dix ou vingt pour cent de la paie journalière qui n’est déjà pas très élevée. Proteste, me disent mes amis. Facile à dire: Puis un jour, à l’improviste, à l’entreprise, tu vois un jeune qui fait ses armes et on t’appelle un peu moins. Tu découvres qu’il fait certains reportages (il doit apprendre, dit le chef) et toi tu travailles de moins en moins. Cet été par exemple, ils m’ont dit de rester disponible, je n’ai pas pris de vacances et à la fin j’ai travaillé trois jours dans le mois. Bien sûr, je peux aller me balader au bord du lac ou en montagne, mais qui paie les factures à la fin du mois? Laisse-moi partir car je suis déjà en retard et qui sait où ils auront mis la haute fréquence. C’est le jeune qui l’aura prise, il ne remet jamais le matériel en place. Mais au fond, il n’a pas complètement tort car ils ne te paient pas les heures de rangement du matériel.”

Cinzia Arumetto, journaliste indépendante.

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