Echec aux blogs

L’enlèvement du journaliste David Rohde survenu en Afghanistan est resté secret. Bien que l’information ait fait le tour des rédactions du monde entier, rien n’a filtré. Un précédent qui fera école?
Par Guillaume Henchoz

Imaginez un peu la scène: Avril 2009, le gotha de la presse américaine s’est réuni pour décerner les prestigieux prix Pulitzer qui récompensent les meilleures plumes de l’année. Les nominés sont tous là. La délégation du „New York Times”, dans un coin reste un peu crispée. On ne va pas tarder à appeler David Rohde sur le podium. David Rohde, le célèbre reporter du quotidien new-yorkais, envoyé spécial en Afghanistan et au Pakistan. David Rohde qui n’a pas écrit une ligne depuis des mois. David Rohde qui a été enlevé par les Talibans depuis novembre 2008. A part quelques rédactions, les amis et la famille, personne ne sait rien. Un collègue monte sur l’estrade, remercie les membres du jury au nom du journaliste qui n’a pu se déplacer. Rien ne transpire.

Même Wikipédia. Ce n’est qu’après que son évasion a été confirmée que la presse s’emparera du sujet. De nombreux médias, à l’instar du „Monde”, du „Times” ou encore d’„Al-Jazeera” étaient au courant de l’enlèvement mais avaient scrupuleusement respecté les consignes de la rédaction en chef du „New York Times”: „Des efforts sont entrepris pour sa libération. L’annonce de sa captivité pourrait entraver ces efforts”, affirmait un message du NYT adressé à ses confrères. Certains auraient hésité avant de se fixer sur la ligne du NYT. Même au sein de la rédaction, „le débat a été très houleux”, affirmera dans „Libération” la correspondante new-yorkaise du journal.
Toutefois, une fois cette décision prise, rien a filtré. Même Wikipédia a participé à l’opération. Michael Moss, journaliste au prestigieux quotidien de New York a modifié la notule biographique de Rohde sur l’encyclopédie en ligne de manière à „mettre l’accent sur les éléments de son travail pouvant être perçus comme favorables aux musulmans”, affirme-t-il dans les colonnes de son journal. Jimmy Wales, co-fondateur de Wikipédia a bloqué le texte de présentation que des petits malins cherchaient déjà à modifier pour y introduire la nouvelle de son kidnapping.
Seules quelques agences de presse afghanes et pakistanaises semblent avoir diffusé des informations sur son enlèvement. Pas suffisant pour remonter jusqu’à l’opinion publique occidentale. Un premier constat dès lors s’impose: il est certes difficile mais encore possible d’organiser un blocus efficace autour de l’information. Le journalisme participatif, les sites d’information et les blogs n’y changent rien. Ils ne remplacent pas avantageusement les médias traditionnels quand ces derniers ont décidé de se taire.

Le cauchemar Pearl. L’absence de traitement médiatique de cette affaire relève-t-elle d’une nouvelle manière de gérer les enlèvements des journalistes? Jusqu’à l’affaire Rohde, l’habitude était plutôt de marteler régulièrement les noms des personnes enlevées. D’après Asra Nomani, journaliste au „Daily News”, les choses ont changé depuis la séquestration et l’assassinat d’un autre journaliste américain dans la même région: Daniel Pearl. Ce dernier, reporter au „Wall street journal”, avait été décapité par ses tortionnaires. La vidéo circule toujours sur internet. „Les enquêteurs pakistanais et les spécialistes en kidnapping du FBI avaient prévenu les médias: ‚Get Danny’s face off tv!’ (‚virez le portrait de Danny des écrans de télé’)”, rappelle la journaliste sur son blog. En clair, la médiatisation de son enlèvement aurait incité ses ravisseurs à préparer une exécution sous le feu des projecteurs. C’est ce scénario-là qu’a cherché à éviter à tout prix le „New York Times”. Non sans succès, il faut le dire, même si la chance était aussi de son côté.

Guillaume Henchoz, journaliste indépendant

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