Entre les Musulmans et les médias, la désinformation passe-t-elle par l’ignorance? Souvent, les journalistes aiment compter sur des personnalités à l’éloquence reconnue. Mais ils seraient bien inspirés de „varier l’affiche”. Par Mohammad Farrokh
Certains journalistes auraient pour objectif d’attiser le ressentiment contre les Musulmans très répandu dans la population qu’ils ne s’y prendraient pas autrement: inviter des personnalités d’une représentativité discutable pour s’exprimer sur ce thème et susciter de leur part des déclarations à l’emporte-pièce. Une certaine connivence, implicite, réunit les uns qui veulent continuer à être invités et les autres dont l’objectif est de faire de l’audience. Le débat, encore relativement récent sur les minarets à la TSR, est l’exemple du malentendu organisé. Comme si les minarets ou la séparation des sexes dans les piscines était le principal souci des 400 000 „musulmans” de Suisse, un chiffre qui inclut pêle-mêle la totalité des personnes originaires de pays très différents. Le chiffre n’en revient pas moins comme un mantra de la part des invités censés représenter cette „communauté”. Il est aussi largement invoqué par ceux qui ont besoin des premiers pour attiser la peur.
Peur pour les droits de la femme, qui n’est pas toujours injustifiée comme le montrent des dérapages occasionnels. Mais peur qui ne laisse pas aux gens le temps d’évoluer, comme les Suisses eux-mêmes l’ont fait. Il a tout de même fallu attendre le 4 décembre 1983 pour que le peuple suisse inscrive l’égalité hommes femmes dans la constitution. Qui se souvient encore de la situation de la femme en Suisse au tournant des années 1950: Dans un ouvrage collectif paru il y a quelques années, Olivier Grivat évoquait l’histoire de ces femmes suisses, une vingtaine, qui avaient épousé des Musulmans soviétiques provisoirement réfugiés en Suisse et qui avaient ensuite été expulsées avec leurs maris et leurs enfants vers la Turquie. C’était en juin 1948. Il est vrai qu’à l’époque, une Suissesse qui épousait un étranger perdait sa nationalité même lorsqu’elle n’en acquérait aucune. Il fut un temps où, en Suisse, on ne se souciait pas tellement des droits de la femme…
Mais les Musulmans de Suisse sont originaires à 80 pourcent des pays d’ex-Yougoslavie et de Turquie dont les systèmes juridiques sont compatibles avec le droit suisse. Et pour cause: le code civil turc est largement inspiré du „modèle” helvétique. Cela n’a pas empêché le „Blick” de titrer sur le danger de la charia, en se basant sur un spécialiste qui aime exagérément citer l’Université du Caire et ses autorités en matière de religion. Lui non plus n’a probablement pas remarqué que les Musulmans de Suisse sont essentiellement des ex-Yougoslaves et des Turcs. La majuscule est à relever car qu’on l’admette ou qu’on s’en offusque, en Suisse tout comme dans l’ex-Yougoslavie, le M se réfère d’abord à une réalité sociologique qui ne correspond pas toujours à une croyance religieuse, encore moins à l’adhésion à un système de valeurs supposées incompatible avec une certaine sociabilité helvétique. Sauf exception, on est Musulman d’office, par naissance, et la religion fait en quelque sorte partie de l’identité. En Turquie par exemple, la mention „Islam” sur la carte d’identité a une signification très vaste et ne dit en fait pas grand chose de la pratique religieuse ou des convictions de son porteur puisqu’elle se réfère aussi bien aux sunnites qu’aux alevis qui représentent tout de même 20–25 pourcent de la population. En Suisse, où les alevis sont particulièrement nombreux, cette proportion atteint probablement 35–40 pourcent , soit au moins 50 000 personnes. Il faudrait encore tenir compte des bektashis, soit environ 5 pourcent des habitants du Kosovo, une proportion probablement un peu plus élevée parmi les Albanais de Macédoine. Les uns et les autres ne se conforment pratiquement en rien à l’image que les Suisses peuvent avoir d’eux, pour ainsi dire par une ignorance qui ignore même qu’elle ne sait pas. Partisans, entre autre, de la laïcité, de l’égalité hommes femmes et de la liberté de conscience, les alevis en particulier mettent désormais l’accent sur leur spécificité.
S’il fallait tout de même trouver un point commun à une population très hétérogène, ce ne serait donc pas dans la pratique religieuse, d’ailleurs souvent inexistante, mais bien dans la méfiance dont les uns et les autres font l’objet, malgré leurs différences, méfiance dont les conséquences ne sont guère perçues dans la population. Des conséquences loin d’être négligeables, comme le reconnaissait la Commission fédérale contre le racisme, par exemple dans une brochure de septembre 2007 sur les naturalisations. „Les décisions négatives concernent très fréquemment des migrants venant de l’ex-Yougoslavie et de Turquie qui représentent aussi le groupe le plus important de candidats à la naturalisation”, peut-on y lire notamment. La discrimination est une réalité à tous les niveaux, notamment sur le marché du travail. Bien sûr, il y a la question de la réciprocité: et il serait bon que les ressortissants des pays concernés mais aussi les étrangers hors UE dans leur ensemble s’interrogent sérieusement sur la place réservée aux minorités et aux étrangers dans leurs pays respectifs. Si cette place est le plus souvent loin d’être enviable, la réalité sur le terrain ne justifie pas les slogans attrape-tout du genre „ils auront des minarets lorsqu’il y aura des clochers en Arabie”. Peut-on décemment refuser un minaret à une communauté de sunnites albanais ou turcs, comme cela a failli être le cas à Wangen bei Olten, parce qu’un pays qui n’est pas le leur interdit les églises sur son sol?
Il faudrait plutôt parler de la situation au Kosovo, qui compte tout de même une minorité catholique de 5 pourcent de la population dont Ibrahim Rugova, le leader nationaliste, était d’ailleurs très proche. Il faudrait aussi relever la présence d’églises en Turquie qui est tout de même le siège du Patriarcat orthodoxe. Il faudrait encore se donner la peine lorsqu’on organise un débat, d’inviter des personnalités suffisamment représentatives d’une certaine réalité helvétique sur le plan sociologique. Kosovars, Bosniaques, Turcs sunnites, ainsi que représentants d’un islam laïque sans distinction d’origine, mais aussi – pourquoi pas –: Turcs alevis, ou encore bektashis du Kosovo et de Macédoine devraient avoir la possibilité de s’exprimer. En d’autres termes, il faudrait essayer de „varier l’affiche”, même s’il est toujours plus facile pour un journaliste de compter sur des personnalités à l’éloquence reconnue.
Mohammad Farrokh est journaliste indépendant.
© EDITO 2009
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