... Téhéran – Internet, le téléphone arabe et les méthodes perses Par Ulrich Tilgner
Les rues de Téhéran ont retrouvé leur calme mais on remarque plus de monde sur les places et dans certains quartiers où la rumeur annonce des manifestations. Lors des élections du mois de juin et durant les quelques jours qui ont suivi, une annonce publiée sur la toile suffisait à mobiliser les foules. Aujourd’hui, les opposants se montrent plus prudents et vérifient l’information plutôt deux fois qu’une, avant d’emboîter le pas aux manifestants. Internet joue toujours un rôle central, mais les échanges prennent un tour plus complexe. Le réseau est surveillé et les jeunes Iraniens se gardent bien de suivre aveuglément les consignes. Les services secrets utilisent des moyens très sophistiqués pour filtrer les messages, ciblant principalement les nouvelles susceptibles d’intéresser l’opposition. Parallèlement, la toile est inondée de fausses informations, dont les auteurs restent difficiles à identifier. L’opposition a pris conscience des limites de son mouvement et la ferveur des débuts a fait place au désenchantement. Durant les quelques jours précédant l’élection, Internet a porté tous les espoirs. Jamais la toile n’avait été utilisée avec une telle intensité, d’autant plus qu’elle jouissait d’une confiance absolue. Lors du soulèvement contre le Chah, le téléphone avait joué un rôle comparable. 30 ans plus tard, les partisans de Moussavi ont largement recouru à Internet et au téléphone portable pour mobiliser les opposants et pour organiser leur mouvement. Le nombre de SMS est passé de 50 à 100 millions par jour, juste avant que le réseau soit mis hors service. L’accès au réseau – mobile et internet – est bloqué avec un zèle et une régularité qui ne doivent rien au hasard. Tout porte à croire que le gouvernement a pris les devants et préparé son action de longue date. Par ses manœuvres, il a pu empêcher l’opposition de s’organiser et de réagir à court terme, en changeant de lieu de rendez-vous par exemple. Mais une fois réduits au silence, les téléphones portables ont rapidement trouvé d’autres fonctions et ont notamment servi à filmer les événements.
Main basse sur la toile. Les mécanismes permettant aux autorités de contrôler Internet ne datent pas d’hier. Quelques années auparavant, lorsque les données étaient transmises par satellite, le système bénéficiait encore d’une certaine autonomie. Mais la technologie a changé entre-temps pour être remplacée par un réseau de fibre optique, géré par deux centrales situées l’une à Oman et l’autre en Turquie. Or le lendemain des élections, le 13 juin, les internautes ont vu leur accès bloqué dès le début de l’après-midi. Comme par hasard, les deux centrales ont cessé d’émettre en même temps. Il est vrai que le volume d’informations échangées sur Internet, a littéralement explosé suite à l’invraisemblable élection du président sortant Ahmadinejad. Alors que la toile devenait de plus en plus fébrile, les connexions ont été interrompues, quelques heures seulement après le moment où le résultat des élections aurait dû être officiellement connu. La population est restée dans le flou six heures durant. Dans les rues, la police avait mobilisé des unités spéciales, qui déjà sévissaient contre les partisans de Moussavi et réprimaient toute velléité de manifestation. L’interruption des communications a semé une certaine confusion, mais elle a également réveillé la colère des opposants. Certaines coïncidences laissaient songeur. Même ceux qui se refusaient à croire les déclarations de Moussavi, dénonçant des irrégularités, ne pouvaient rester insensibles face aux événements. La belle unanimité des médias d’une part et le blocage du réseau d’autre part, trahissaient la main du gouvernement qui avait manifestement planifié son intervention. Pour de nombreux représentants des médias, la première conférence de presse d’Ahmadinejad après son élection a été marquée par la résignation. C’est avec une satisfaction manifeste que le président a accueilli les vœux présentés par la majorité des journalistes, tant iraniens qu’étrangers, pour sa réélection. Loin d’être anodin, cet exercice s’est transformé en test. Les journalistes disposant de visas de courte durée se sont sentis pris au piège et forcés de montrer patte blanche, sous peine de devoir abréger leur séjour.
Dommages économiques. Les plans du gouvernement se sont pourtant retournés contre lui. Son espoir d’en finir rapidement avec l’opposition en muselant la presse et en bloquant l’accès au réseau, a produit le résultat inverse. Des millions de personnes sont descendues dans la rue, sans même se douter de l’ampleur de leur mouvement. Les moyens de communication une fois mis hors service, la colère a continué de mobiliser les gens. Il suffisait d’un mot soufflé au passage, au travail ou dans la rue, pour que les manifestants se mettent en marche et les autorités n’ont pas pu faire face à cette protestation silencieuse. Les brigades policières, pourtant entraînées depuis des années à réprimer les désordres, ont bientôt été relayées par les Gardiens de la révolution qui, à leur tour, se sont mis à frapper et à tirer sur les manifestants. L’Iran a été quasiment plongé dans le noir et cela ne pouvait manquer d’affecter l’économie. En voulant affaiblir l’opposition, le gouvernement a paralysé une bonne partie du pays: les émeutes et les restrictions d’accès aux moyens de communication ont mené les principales villes au bord de l’asphyxie. Le doute a fini par gagner les personnes les plus réservées à l’égard du mouvement d’opposition et jusqu’aux partisans d’Ahmadinejad. Les autorités se sont par conséquent senties obligées de lâcher du lest. Tout en persistant dans une attitude très dure à l’égard de l’opposition, elles ont progressivement rouvert les voies de communication. Dans la rue et sur la toile, la répression a néanmoins continué de s’exercer avec la même violence. Les appels au calme lancés par Moussavi ont été interprétés comme un aveu d’impuissance. Certains parmi les opposants les plus radicaux sont restés sur leur faim, en Iran comme ailleurs, tentant d’alerter la presse internationale. Pendant ce temps, le leader de l’opposition enjoignait ses troupes de résister aux provocations, d’éviter tout acte de violence et de préférer d’autres formes de résistance civile. Mais l’attitude de Moussavi ne s’explique pas seulement par la répression exercée par le régime. Elle visait surtout à éviter que le conflit ne s’envenime et dégénère en guerre civile. Le risque d’implosion était bien réel et l’opposition a eu le mérite de le reconnaître.
Presse myope. La ligne de partage entre partisans et opposants au pouvoir en place, n’est plus la même qu’à l’époque du soulèvement contre le Chah. Dans les rangs de l’opposition se retrouvent surtout les tenants d’un Iran moderne, ouvert sur le monde, et ce n’est pas un hasard si ce camp compte autant d’utilisateurs d’Internet. L’attitude de Moussavi peut paraître ambiguë, mais elle est surtout dictée par le souci de repousser la ligne de front actuelle et de ne pas laisser isoler son camp. Moussavi se cherche des alliés parmi les élites traditionnelles et est parvenu à nouer des contacts avec d’importants Mollahs. Ce faisant, il prévient la constitution d’une coalition religieuse contre l’opposition. Sans surprise, les médias iraniens sont restés très réservés dans leurs comptes-rendus. S’ils ont évoqué l’existence de mouvements politiques divergents, ils l’ont fait le plus souvent de manière indirecte. La presse internationale quant à elle, ne s’est guère intéressée à la stratégie de l’opposition. Elle s’est surtout focalisée sur les manifestations et sur leur répression, faisant ainsi le jeu du gouvernement. Ce dernier a en effet pu trouver matière à accréditer sa thèse, selon laquelle le conflit était nourri par des éléments étrangers. Plusieurs journalistes iraniens et étrangers ont reçu l’interdiction de relayer les manifestations. Pendant ce temps, des milliers d’Iraniens transmettaient leurs clichés par Internet aux médias du monde entier. Alors que sur place, les journalistes étaient empêchés d’exercer leur métier, la presse était littéralement inondée d’informations et d’images. Ce paradoxe montre bien les limites du journalisme classique dans semblable situation: que faire d’un matériel, livré gratuitement et en abondance, lorsqu’il est impossible d’en vérifier la qualité?
Le pouvoir des rumeurs. Les motivations des manifestants sont très diverses et la plupart ne prêtent aucun crédit aux déclarations des autorités selon lesquelles les troubles sont fomentés depuis l’extérieur. Ces allégations les ridiculisent plutôt à leurs yeux. Mais dans les régions qui sont restées à l’écart du mouvement ou qui comptent davantage de partisans d’Ahmadinejad, ces arguments ont un tout autre poids. Beaucoup d’Iraniens se montrent en effet rapidement prêts à croire aux rumeurs de menace étrangère. Un bruit court même sur l’existence d’un programme américain, visant expressément à attiser les conflits dans la République islamique. Les opposants au régime sont occupés par d’autres débats et les manifestants s’exhortent à la prudence: plus question de diffuser des informations sur Internet sans les avoir vérifiées et discutées auparavant. En utilisant la toile sans précaution, les manifestants risquent en effet de se faire instrumentaliser. Car provocations et fausses nouvelles y sont monnaie courante: trop de fois les jeunes Iraniens en ont fait l’amère expérience. Par ces manœuvres, le pouvoir en place tente de briser la résistance de l’intérieur. C’est du moins l’avis de plusieurs acteurs politiques importants appartenant au clan des réformateurs.
Traduction: Anne-Sylvie Mariéthoz
Ulrich Tilgner est correspondant pour la télévision suisse alémanique. Il rédige également des contributions pour la radio DRS, la NZZ et quelques autres médias.
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