La production d’huile de palme ne s’est jamais aussi bien portée. Jamais elle n’a pourtant été aussi controversée en raison de ses conséquences sur la forêt primaire, l’effet de serre, les populations locales et les orangs-outans. Texte et photos: Laetitia Wider
Ce sont 170 kilomètres et autant de nids de poules qui séparent la ville de Sampit de celle de Pangkalan Bun. Une seule route pour relier en cinq heures ces deux bourgades régionales du Kalimantan, la province indonésienne de Bornéo. Ici, il y a 30 ans, il fallait une machette pour progresser dans l’épaisse végétation. „Partout, on ne voyait que la forêt. On vivait de la chasse et de la cueillette de fruit, on y croisait parfois des orangs-outans. La vie était différente”, se souvient Awan, paysan des environs de Sampit à la ride bavarde et à la blancheur hirsute. Aujourd’hui, il ne subsiste guère qu’une chimère de ce que fut alors la forêt primaire de Bornéo. Quelques éparses moignons d’arbres percent parfois cet horizon de broussailles où gisent des cadavres de troncs blanchis par les incendies successifs. L’île de Bornéo, la troisième du monde par sa taille, s’est vu amputer de plus de 80 pour cent de sa forêt primaire. Des arbres qui vivent, aujourd’hui, une deuxième vie de mobilier dans les habitats du monde entier quand ils n’ont pas fini en rame de papier à photocopier. L’Indonésie détient un triste record, celui de la déforestation. Selon Greenpeace, l’équivalent de 300 terrains de foot de forêt y disparaît toutes les heures. Pourtant, sur la route, la tristesse du décor laisse soudainement place à une végétation plus dense, plus structurée. Au loin apparaissent des champs de palmiers piquant le paysage sur des dizaines de kilomètres. Ici, des milliers d’hectares de plantations de palmiers à huile ont été greffés à cette terre de tourbières souple (voir encadré). L’Indonésie et la Malaisie produisent à elles seules 90 pour cent de la consommation mondiale d’huile de palme. Et rien qu’en Indonésie, plus 8 millions d’hectares, répartis entre Sumatra et Bornéo, sont déjà consacrés à cette monoculture. L’huile de palme, une huile végétale consommée tous les jours, souvent sans même le savoir. On la retrouve dans toutes sortes de produits courants: de la margarine aux céréales en passant par les lessives et autres rouges à lèvres. Sa production devrait même doubler d’ici à 10 ans. Le rendement exceptionnel de cette culture – avec un hectare, on produit jusqu’à 5 tonnes d’huile de palme – intéresse tout particulièrement la filière des „biocarburants”. La demande exponentielle en agrocarburants, en provenance d’Europe notamment, a poussé, en 2006, le gouvernement de Jakarta à allouer un budget de 1,8 millions de francs pour de nouvelles productions sur 5,2 millions d’hectares. Yusran Kmi vient de Sumatra, il est l’un des cadres d’une filiale indonésienne de la société Wilmar International, important fournisseur en huile de palme de grandes multinationales de l’agroalimentaire. Cette société possède plus de 210 000 hectares de plantation de palmier à huile et 25 raffineries en Indonésie, en Malaisie, et à Singapour. Alors forcément, Yusran cultive un peu une dégaine „nouveau riche” depuis qu’il vit au Kalimantan: voiture avec chauffeur, ordinateur portable, téléphone dernier cri, belle demeure et domestiques inclus. Nous le retrouvons à sa descente d’avion dans le petit aéroport provincial de Sampit. Il revient de l’île de Java. Tous les deux mois, il s’y rend pour contrôler les exportations vers la Chine. „Pour l’instant, nous produisons 1500 tonnes d’huile de palme par jour, mais l’année prochaine, nous allons passer à 2500 voire 3000. C’est un excellent business, c’est le moment d’investir, si cela vous intéresse”, apostrophe-t-il malicieusement au détour d’une plantation. Dans sa filiale, 60 pour cent de la production est destinée à la fabrication de biodiesel.
Désastre écologique. Et c’est là tout le paradoxe qui touche l’Indonésie actuellement. Au nom de la production d’énergie durable, le pays est devenu le troisième producteur de CO2 au monde après les Etats-Unis et la Chine. Car à force de recourir au brûlis à très grande échelle, la méthode la plus économique pour préparer le sol aux plantations de palmier, des quantités importantes d’émissions de dioxyde de carbone ont fini par être rejetées dans l’atmosphère (voir encadré). „Les biocarburants sont tout sauf une solution à nos soucis écologiques, s’exclame Stephen Brend, biologiste au sein de l’ONG Orang-utan Foundation International basée à Pangkalan Bun. L’utilisation d’engrais et de pesticides sur ces sols tropicaux déjà très fragiles entraîne leur stérilité réduisant ainsi dramatiquement la biodiversité au sein de ces monocultures.” Un palmier à huile n’est exploitable que durant une vingtaine d’années avec un rendement maximum de 25 litres par jour de la huitième à la dix-huitième année. Ensuite, il faut s’en débarrasser. Rien de moins compliqué selon Yusran Kmi: „Avant nous utilisions des bulldozers et des machines coûteuses pour déraciner les arbres, mais désormais, on injecte un poison dans le tronc, c’est beaucoup plus simple et nettement moins cher! Cela ne génère pas de pollution, saufe tout au plus la terre directement située sous le palmier”, assure le cadre.
Le salut dans le légume? Cette durée d’exploitation éphémère des palmiers touche avant tout les paysans de la région. Quand ceux-ci n’ont pas vendu leurs terres aux grandes compagnies de l’agro-busi-ness, ils exploitent pour elles un lopin de 2 hectares. Ils n’en touchent les bénéfices qu’au bout de la dixième année, ne profitant de la pleine rentabilité de l’arbre que pendant huit ans. „Les fruits doivent être pressés dans les vingt-quatre heures afin d’éviter l’accumulation d’acide gras. Passé ce délai, les exploitants n’en veulent plus, et il faut les jeter. Cela permet aussi aux producteurs d’exercer une pression et de maintenir les prix au plus bas. Les fermiers sont les premiers à payer la facture de l’huile de palme”, constate Togu Simorangkir, responsable de l’association Yayorin. Dans sa „micro-ferme” témoin, située à quelques encablures de Pangkalan Bun, le jeune homme, t-shirt tendance et regard jovial, explique son projet: former les paysans à l’agriculture biologique. Sur les terres trop acides du Kalimantan, personne n’ose s’aventurer dans la culture de légumes intensive. Ceux que l’on trouve sur les marchés locaux proviennent des îles de Java ou de Sumatra. Et ils sont chers, trop chers pour cette région où le salaire moyen dans les campagnes dépasse rarement les 40 francs mensuels. Pourtant à force de patience, Togu et son équipe de trentenaires passionnés, dont une poignée d’ agronomes, ont réussi à faire pousser un vrai petit potager biologique: des tomates, des salades et même des choux, du jamais vu à Bornéo. Ils en sont les premiers surpris et veulent désormais convaincre les fermiers de les imiter à plus grande échelle. „Il faut être pragmatique, apporter des solutions aux populations locales, pas des discours. Il y a des milliers d’hectares de terres défrichées ici, vides de toute plantation. La culture de légume peut apporter un véritable développement économique durable aux communautés locales, ce qui n’est pas le cas de l’huile de palme!”
La rentabilité vient des arbres coupés. Un peu plus au sud-est de Pangkalan Bun s’écoule la rivière Sekonyer. Ici, c’est la seule route, tout autour, il n’y a qu’elle, la forêt primaire. Enfin, notre image d’Epinal de Bornéo. Un havre de verdure de 416 000 hectares: le parc national du Tanjung Puting, une aire officiellement protégée depuis 2001 des exploitations forestières illégales et implicitement des cultures d’huile de palme. Pourtant, aucune cime ne se démarque au-dessus de la canopée. Les grands arbres émergents, ici aussi ont disparu depuis longtemps. Dans le village de Tanjung Harapan, Zailani, 53 ans, se souvient de l’époque où lui-même coupait illégalement du bois. „A l’époque beaucoup de gens venaient de l’extérieur de Bornéo pour exploiter le bois et faire de l’argent. Il fallait marcher des heures dans la forêt, c’était un travail pénible mais c’était le seul qu’on pouvait faire.” Aujourd’hui, Zailani est passé de l’autre côté de la scie. Garde-forestier dans le parc, il surveille notamment les frontières nord, là où les palmiers à huile ne cessent de grignoter du terrain à la forêt primaire. Lui ne retombera pas dans l’illégalité, même s’il ne gagne guère plus d’argent dans sa nouvelle activité. „Couper du bois ici, c’est très dangereux, on risque la prison ou parfois sa vie, c’est totalement interdit maintenant.” Mais l’interdit est fait pour être transgressé au royaume d’huile de palme. Un pan de forêt primaire à défricher s’avère beaucoup plus rentable qu’une parcelle nue. „Les exploitants doivent payer pour pouvoir utiliser les terres dégradées. Mais s’ils mettent la main sur une zone encore boisée, ils récupèrent alors le bois coupé, le vendent et amortissent ainsi les investissements sur la future plantation”, commente Stephen Brend. En 2007 pourtant, le ministère de l’environnement s’est engagé à ce qu’aucune parcelle de forêt ne soit ouverte en concession. Or l’Indonésie est un pays décentralisé accordant un large pouvoir au district. „Les consignes du gouvernement central ne sont pas toujours suivies par les districts locaux”, poursuit le biologiste. Et le problème, c’est que ce sont eux qui ont le pouvoir d’octroyer de nouvelles concessions forestières. Abattre des milliers d’hectares de forêts c’est très facile ici, il faut des bulldozers, du temps, et des responsables locaux qui ferment les yeux. C’est incontrôlable!”
Orangs-outans menacés. Ne reste plus qu’à faire du lobbyisme auprès du gouvernement local et à collaborer au mieux avec les exploitants pour protéger cette poche de forêt primaire qui est aussi l’un des derniers îlots d’habitat pour les orangs-outans de la province du Kalimantan centre. En 15 ans, la population a chuté de plus de 50 pour cent. Actuellement seuls 40 000 spécimens vivent encore sur l’île de Bornéo, dont 4000 dans le parc du Tanjung Puting. Voilà plus de 36 ans que la primatologue canadienne Biruté Galdikas observe ces grands singes roux à Camp Leakey au cœur de cette forêt. Elle a ainsi vu leur habitat se réduire comme peau de chagrin au nord et à l’est du parc. „ Les frontières peuvent toujours être modifiées sur papier mais on ne peut pas pour autant déplacer les populations d’orangs-outans qui vivent en bordure du parc. Ils s’aventurent sur les plantations pour y récolter la nourriture qu’ils ne trouvent plus ailleurs. Et c’est inévitable, quand les fermiers les surprennent, ils les abattent!” L’optimisme a laissé place au pragmatisme dans les associations écologiques locales et internationales. „On ne peut pas inverser la situation, ce qui n’existe plus, est perdu pour toujours. Nous arrivons encore à préserver des parcelles, en soi c’est une excellente nouvelle. Il y a encore des batailles à gagner, … mais la guerre, nous l’avons déjà perdue”, observe Stephen Brend. De leur côté, les exploitants de palmiers à huile se hâtent de presser le fruit tant qu’il est encore juteux. Mais ils savent qu’à ce rythme effréné, les terres finiront par s’épuiser. Sans compter sur une pression internationale qui se montre de plus en plus insistante. Pourtant à Bornéo, le commerce de l’huile de palme est loin de susciter une controverse au quotidien. Ici les préoccupations sont tout autres. Le gouvernement de Jakarta a promis la création de 7 millions d’emplois d’ici fin 2010 grâce à cette monoculture. Des travailleurs en provenance de toute l’Indonésie se pressent dès lors dans ce nouvel Eldorado. A Pangkalan Bun, on croise des Timoriens, des Papous, des Javanais et même des Balinais. Signe des temps, le premier fast-food local est sorti de terre dans l’année. On y retrouve la jeunesse du coin dorée à l’huile de palme. Pour Arum, petite dame trapue, tenancière d’une cantine routière à une cinquantaine de kilomètres de Sampit, l’huile de palme, c’est plus qu’une aubaine. „On a des clients toute la journée avec tout ce trafic de camion sur la route. Les prix ont augmenté et moi j’ai pu agrandir le restaurant et ma maison aussi. Alors revenir à l’époque de la forêt, jamais!Vous voudriez vivre dans la jungle, vous?” A ce rythme-là, dans 15 ans, plus personne à Bornéo ne vivra dans la jungle. Non pas par volonté, mais par simple défaut d’arbre.
Laetitia Wider est journaliste à la TSR. Son reportage à Bornéo a été réalisé fin 2008.
UN ÉCOSYSTÈME TRÈS PARTICULIER Le sol de Bornéo est une zone de tourbières, un écosystème constitué de la décomposition de matières d’origines végétales sur des milliers d’années. A l’état naturel, il est composé de 80 pour cent d’eau et recouvert de forêts. Mais à Bornéo, les arbres ont disparu et les tourbières drainées s’embrasent en une étincelle. Ce sol a la particularité d’être un grand producteur de carbone générant plus de synthèse de matière organique que de dégradation. De fait, les tourbières asséchées provoquent un processus d’oxydation qui rejette d’énormes quantités de gaz carbonique dans l’atmosphère, et ce même sans incendie. Un processus amplifié par la pratique de la culture sur brûlis. LW
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