Reflétant l’alarmisme en vogue, les médias s’appuient parfois sur des confusions. Attention aux chiffres, parfois repris hors contexte. Déchiffrage, par Jacques Secretan
Début août, à l’heure de boucler cet article, le Mexique tend encore à apparaître comme une destination à éviter, même si le pic de contagion de la grippe „porcine” y a été dépassé depuis des semaines. Ne s’agit-il que d’une première vague? Le mystère entretient la peur, autour de chiffres affolants. L’OMS craint un bilan final de 2 milliards de malades, alors que l’ECDC, Centre Européen de Contrôle et prévention des maladies, comptabilise environ 200 000 malades confirmés et 1500 morts, depuis l’apparition du virus. Reflétant l’alarmisme en vogue, les médias s’appuient parfois sur des confusions. La Grande-Bretagne, pays le plus touché d’Europe avec 11 912 cas confirmés, dont 31 mortels (bilan au 3 août 2009), en a manifestement fait les frais vers la mi-juillet, lorsqu’en une semaine, cent mille personnes ont signalé un état fébrile à leur médecin. En Suisse, le 4 août, l’OFSP (Office fédéral de la Santé Publique) signalait 4 cas sérieux, pour 535 cas confirmés à ce jour. Le samedi 11 juillet 2009, dans une interview accordée au „Temps”, la présidente de la Commission fédérale pour les vaccinations, Claire-Anne Siegrist, avait annoncé qu’il pourrait y avoir „400 000 personnes malades la même semaine”, dès septembre, au pic de la pandémie. Dès le 27 juillet, dans un spot commandé par l’OFSP, Marie-Thérèse Porchet avertissait que la grippe pourrait clouer au lit 2 millions de personnes, de Genève à Romanshorn. Jusqu’à quel point de tels chiffres peuvent-ils susciter de gros „coups” en bourse? A défaut de réponse, trois repères semestriels: le 4 février 2009, Roche annonçait un bénéfice de 10,8 milliards de francs pour 2008. Ce jour-là, l’action reculait de 9 %, à 147,80 francs. „Les investisseurs ont retenu les rares mauvaises nouvelles, comme la chute, attendue, des ventes de Tamiflu, contre la grippe aviaire (...)”, commentait „Le Temps”. Le 4 août 2008, l’action Roche valait 195 francs; le 4 août 2009, elle atteignait 165 francs.
L’exemple américain. Pour ce même quotidien lémanique, Marie-Christine Petit-Pierre „couvre”, avec d’autres, les questions médicales. „Nous avons la chance d’être, je crois, moins affectés que d’autres par la pression du sensationnel. J’ai l’impression d’avoir bien pu suivre l’évolution de cette grippe, en contact avec les virologues qui ont, comme nous, été déconcertés, face à un virus nettement moins pathogène, mais beaucoup plus contagieux qu’on ne s’y attendait.” „La prévention est justifiée, à condition de ne pas tomber dans la paranoïa. Cela dit, on pourrait sans doute tirer davantage d’enseignements de ce qui se passe notamment aux Etats-Unis, où les premiers cas ont été signalés à mi-avril”, estime la journaliste. Au 25 juillet 2009, le CDC (Centre de contrôle des maladies, à Atlanta) enregistrait 353 morts et 5513 hospitalisations. „Ce dernier chiffre, on le sait, correspond à un faible pourcentage des personnes qui ont une grippe”, souligne-t-elle.
Dès la mi-juillet, les ministères de la santé du Chili et de l’Argentine estimaient que chez eux, le pic de contamination avait sans doute été atteint. On dénombrait alors quelque 10 000 cas confirmés et 70 morts au Chili, et un peu moins de 200 morts en Argentine. Début août, les autorités sanitaires des deux pays andins confirmaient une tendance décroissante, avec un bilan respectif de 104 et 337 décès. En raison de l’hiver, l’Amérique du Sud est apparue plus touchée que le Nord, totalisant, début août, environ 900 morts liés à la grippe A (H1N1). Comme l’a souligné le correspondant de la Radio romande à Buenos Aires, cette grippe ne semblait pas pire qu’une grippe traditionnelle. Le Mexique, avec près de 150 décès attribués à la grippe entre février et fin juillet, a fait l’objet de plusieurs études. Celle qu’a publiée le magazine „Science”, le 19 juin 2009, donne une fourchette de 18 000 à 32 000 personnes malades, sur la base du pourcentage des touristes rentrés chez eux avec la grippe, après avoir voyagé en avion. Les autorités sanitaires mexicaines ont donné des chiffres confirmés un peu inférieurs à cette estimation. Appelée parfois „nouvelle H1N1” pour la distinguer de la pandémie de 1957 (qui fit deux millions de morts), la grippe A (H1N1) a causé environ 1500 décès dans le monde, en cinq mois. Les spécialistes rencontrés au CHUV de Lausanne, unanimes à encourager des mesures de prévention dès l’apparition de symptômes, rappellent qu’un virus peut toujours surprendre. Attention toutefois aux chiffres, repris parfois hors contexte, comme ces „8000 morts d’ici à l’automne” qu’a annoncés pour l’Espagne, le 18 juillet dernier sur les ondes de la Radio nationale, la ministre de la santé Trinidad Jiménez. Elle se référait à la moyenne des décès attribués à la grippe saisonnière. Ce jour-là, l’Espagne recensait 4 morts, sur 1222 cas confirmés. Le 5 août, „El País” faisait état de 8 morts, pour 1538 malades.
PANIQUE EN GRANDE-BRETAGNE, SPÉCULATIONS A NEW YORK Le 24 juillet 2009, „El PaÍs” annonce qu’en une semaine, „100 000 cas de grippe ont été enregistrés en Angleterre” , alors que „55 000 ont été comptabilisés la semaine précédente”. Le „Times” du samedi 18 juillet avait relevé: „Environ 55 000 personnes ont signalé des symptômes grippaux la semaine dernière.” Une semaine plus tard, ce chiffre était passé à 100 000. Par comparaison, le National Public Health Service for Wales (www.wales.nhs.uk) notait qu’entre mi-juillet et début août 2009, le nombre de patients ayant consulté leur généraliste pour des symptômes grippaux avait décru de 155 à 74 pour cent mille en Angleterre, et de 119 à 42 pour cent mille au Pays de Galles. Dans le même temps, cet indicateur avait plafonné en Ecosse, autour de 50 pour cent mille, et augmenté de 40 à 142 pour cent mille en Irlande du Nord, région touchée plus tardivement.Le 20 juillet 2009, environ trois semaines après que les Etats-Unis ont manifestement dépassé le pic de contagion à l‘échelle nationale, le „New York Times“ relevait qu‘au 7 juillet, la grippe A (H1N1) avait causé la mort de 47 personnes, à New York. A titre spéculatif, ce journal estimait qu‘au moins un demi-million de New-Yorkais auraient contracté le virus sans consulter de médecin, ou sans tomber malade. L‘inquiétude, dans cet article, se focalisait sur une seconde vague de cette grippe, annoncée potentiellement pour septembre-octobre 2009.
© EDITO 2009
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