C’est peut-être un record mondial: une vingtaine d’établissements se disputent la formation des journalistes en Suisse. Sur fond de crise, mais à fleuret moucheté, ces instituts se livrent une guerre fratricide qui pourrait en laisser plus d’un sur le carreau. Par Christian Campiche
Uli Windisch occupe un petit bureau au 4e étage du bâtiment Uni Mail à Genève. Du plancher au plafond, l’espace est rempli de papiers, notes et journaux, une vie de recherches au service de la sociologie, une décennie de dossiers liés à la formation en journalisme, un projet qui compte trois collaborateurs en 1999, l’année de son lancement. Aujourd’hui l’équipe comprend une dizaine de personnes auxquelles s’ajoutent une vingtaine de professeurs invités, provenant de pays européens. Mais surtout le programme s’est étoffé l’an dernier d’une école doctorale, un „master” qui compte une filière principale et une mention en journalisme, le tout rattaché à la faculté des sciences économiques et sociales. „Contrairement à l’étranger, où l’on trouve des écoles de journalisme de haut niveau, la Suisse est encore sous-developpée en matière de formation académique des journalistes. Nous sommes aujourd’hui la seule Université de Suisse à proposer un titre spécifique de doctorat en sciences de la communication et des médias”, lance Uli Windisch.
Deux métiers. Le directeur du programme est-il conscient que le journalisme et la communication sont deux métiers différents? En tout cas cela ne l’empêche pas de dormir, au contraire: „Ici, nous ne formons aucun chômeur. Dans la mention en journalisme, nous prenons un nombre restreint d’étudiants, une quinzaine sur une centaine de candidatures. A l’issue du programme, ils peuvent fonctionner à la fois comme journaliste ou communicateur, à l’instar de la responsable de la communication au Musée des Beaux-Arts de Genève, qui a fait ses études chez nous.” De leur côté, les médias jouent également le jeu de Genève, à tout le moins ils ne bouderaient pas la formation qui s’y dispense. Uli Windisch: „Sans avoir aucune convention avec eux, nous sommes dans le bain. Récemment deux de nos étudiants ont été engagés par la Télévision suisse romande. Ils n’avaient même pas encore leur diplôme en poche.”
Pedigrees à Neuchâtel. Différente est l’approche de l’Académie du journalisme et des médias, l’AJM, créée l’an dernier à Neuchâtel avec des ambitions à la mesure des pedigrees des journalistes qui l’ont portée sur les fonts baptismaux, les Jacques Pilet, Eric Hoesli, Peter Rothenbühler, Francis Pisani, Luc Debraine, Werner de Schepper et autres Edwy Plenel. Son master a aussi été adoubé par la faculté des sciences économiques mais, contrairement à Genève, sa vocation, outre le journalisme, écarte la communication pour la remplacer par la gestion des médias. Une autre manière de contrer la crise en élargissant l’offre de débouchés. „L’AJM est issue d’une volonté de rupture avec l’approche universitaire, plus théorique, du journalisme. Elle répond au vœu de mieux préparer les professionnels des médias à l’évolution des nouvelles technologies. Une filière master est nécessaire pour éviter que les éléments les plus brillants se détournent du journalisme. Quant à la formation en gestion des médias, elle s’adapte aux besoins des grandes entreprises qui veulent que les nouvelles recrues exercent tout de suite des positions de management”, explique le directeur Vincent Kaufmann, un pigeon voyageur qui traverse régulièrement la Suisse de bout en bout. Un jour à St-Gall où il enseigne à l’institut MCM, l’autre à Neuchâtel ou à Genève.
Soigner l’allemand. C’est dans cette dernière ville qu’EDITO l’a rencontré. Pour lui demander comment l’AJM entend „tenir le coup” en cette période de fortes turbulences, selon les termes utilisés par Vincent Kaufmann dans la première newsletter de l’AJM. „On est parti très vite, sur des chapeaux de roue”, concède le directeur. „Depuis, nous avons tiré les leçons de certains ateliers et cours. Nous avons amélioré la cohérence du programme, remanié quelque peu le plan d’étude.” Vincent Kaufmann pense aussi introduire des cours d’allemand facultatifs et payants. Pourquoi? Parce que la presse romande subit toujours plus l’emprise zurichoise? Le directeur ne conteste pas. „L’allemand est une condition quasi-obligée pour faire du journalisme à un niveau national.” Reste que Vincent Kaufmann qualifie de „très positive” la première année de l’AJM. „La collaboration avec la profession fonctionne bien au niveau des commissions paritaires. Idem pour la mise à disposition de places de stage, une vingtaine en ce qui concerne la première volée.”
Et le RP? On dit beaucoup de choses à ce sujet. Notamment qu’il sera accordé automatiquement aux diplômés de l’AJM pour les récompenser d’avoir transpiré deux années sur les bancs de Neuchâtel, à leurs frais de surcroît, puisque le master n’est pas gratuit. Le directeur de l’AJM coupe la poire en deux: „Nous sommes toujours en discussion avec impressum. Nous nous acheminons vers une solution qui est d’octroyer le RP une année (ndlr: deux années, dans le cadre du CRFJ) après le master. La durée du statut de stagiaire serait donc divisée par deux, pour tenir compte de la plus-value qu’apportent nos stages et ateliers.”
Les fortins du CRFJ. Changement de décor au siège du CRFJ, le Centre romand de formation des journalistes. Théoriquement, les jeunes journalistes n’ont pas l’obligation de s’y inscrire pour obtenir leur RP. Mais dans la pratique, nul (ou presque) n’y échappe. 70 médias de Suisse romande lui envoient leurs stagiaires. „95 % des jeunes journalistes viennent ici”, confirme la directrice, Eliane Ballif. Laquelle égrène ses fortins: des programmes de formation continue et des cours destinés aux aspirants journalistes. „Nous organisons cinq fois plus d’événements qu’en 2008. Témoin, ce séminaire sur l’information religieuse ou ces deux jours consacrés à l’information ‚people’. La formation audiovisuelle n’est pas en reste avec un plateau vidéo situé dans nos locaux, un studio de radio numérisé, une salle multimédia disposant de tous les logiciels imaginables, caméras et autres outils de travail sur le web.”
„La crise nous rattrape.” Institution à caractère quasi-monopolistique, le CRFJ ne s’en trouve pas moins à la croisée des chemins. „La crise nous rattrape, nous devons trouver d’autres vocations pour le centre”, lâche Eliane Ballif, l’œil rivé sur les comptes de l’institut de formation. A Lausanne, le bienfaiteur n’est pas le canton mais la Confédération. Merci l’OFCOM dont la subvention a été augmentée de 50 000 francs en 2009. „Augmentation accompagnée d’un mandat supplémentaire pour le CRFJ, à savoir la mise sur pied de cours et séminaires de formation continue pour les journalistes de l’audiovisuel. L’un ne va pas sans l’autre”, précise la directrice du CRFJ. Une manne bienvenue mais qui reste insuffisante à l’heure où le CRFJ connaît une chute brutale du nombre de ses stagiaires. Ils sont 67 aujourd’hui, contre 90 en moyenne au cours des années précédentes, ce qui représente une baisse de 23 %. Résultat: le CRFJ se serre la ceinture, il ne parraine plus que deux volées au lieu de trois. „Le centre ne peut plus compter uniquement sur les stagiaires”, constate Eliane Ballif. Pour équilibrer son budget, le CRFJ doit encore trouver 50 000 francs, donc miser sur d’autres débouchés. Diversifier ses partenaires et „clients”, élargir les prestations aux recherchistes, documentalistes, webeditors, webmasters... Offrir un perfectionnement aux journalistes politiques, économiques et scientifiques, „des spécialités où le manque de formation se fait cruellement sentir”. La directrice invoque la crise. Mais celle-ci est-elle seule en cause? Le fait est que la coïncidence entre les problèmes du CRFJ et l’arrivée de l’AJM sur le marché de la formation journalistique n’échappe à personne. Eliane Ballif ne tire pas à boulets rouges sur son principal „concurrent”. Au contraire, elle se déclare „fière d’avoir, si peu que ce soit, favorisé l’avènement en Suisse romande d’une école supérieure de journalisme avec diplôme reconnu au plan européen”. C’est que les deux institutions sont liées par un pacte de non-agression, signé avant le lancement de l’AJM, en octobre 2007. Le CRFJ s’y engage à dépanner Neuchâtel en trouvant des places pour ses stagiaires. La convention a été signée le 1er octobre 2007 par le recteur de l’Université de Neuchâtel et l’ex-président du Conseil de fondation du CRFJ, Mathieu Fleury (à l’époque également directeur d’impressum, l’un des piliers du CRFJ). Elle prévoit également l’échange de matériel entre les deux institutions.
Quel futur pour le CRFJ? Si Eliane Ballif dit rester „tout à fait convaincue du rôle qui peut être dévolu au CRFJ dans la nouvelle configuration”, elle n’en reconnaît pas moins que „tout est remis à plat. Personne ne sait ce qu’il va advenir au cours des prochaines années”, s’interroge la directrice du CRFJ, pour qui la balle est dans le camp des éditeurs. La convention collective de travail impose à ces dernier de financer la formation des stagiaires au CRFJ. Les éditeurs trouveront-ils un jour plus confortable de se laver les mains et prétexter l’existence de l’AJM pour mettre fin au système? La préférence donnée à l’engagement d’universitaires dans les rédactions pourrait déjà leur faciliter la tâche, dans le sens qu’elle élève de plusieurs crans l’enjeu de la formation, en le portant au niveau du master. „En 2004 ils formaient 50 % du contingent du CRFJ. Aujourd’hui cette part est de 80 %”, observe Eliane Ballif. Entre les lignes, le signal est clair.
© EDITO 2009
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