Un journaliste peut-il faire de la politique? En Suisse, l’exercice peut s’avérer périlleux et coûter sa place à l’aspirant politicien, comme le montre l’expérience vécue par Eric Felley, candidat malheureux au Conseil d’Etat valaisan. Par Christian Campiche
Fin 2008, Eric Felley, journaliste à „L’Hebdo”, fait un rêve. Le 1er mars 2009, le Valais renouvellera son gouvernement. L’occasion est unique de changer la donne dans le canton réputé pour son conservatisme politique. Un sondage montre d’ailleurs qu’une femme, Marie-Françoise Perruchoud-Massy, a toutes les chances d’accéder au Conseil d’Etat, un bastion jusque-là strictement masculin. Las, le PDC verrouille la liste. Rédacteur en chef de „L’Hebdo”, Alain Jeannet s’indigne en séance de rédaction: ce canton sortira-t-il un jour de l’âge de la pierre? „Nous nous demandions comment nous pouvions couvrir ces élections”, se rappelle Eric Felley dont le cahier des charges englobe la politique valaisanne. “J’ai dit que cela m’intéressait moyennement, à moins d’envisager une immersion dans le chaudron valaisan, un peu selon le principe du Bondy Blog. Le Valais a une culture politique compliquée que l’on pourrait raconter de l’intérieur par une candidature indépendante. L’expérience était relativement facile à réaliser, il suffisait de recueillir 100 signatures pour se présenter à l’élection.” Interpellé, Daniel Pillard, directeur de Ringier, déclare ne pas voir d’incompatibilité entre la candidature d’Eric Felley et son travail au magazine. Toutefois il ajoute que la décision appartient au rédacteur en chef. De fait, le rédacteur en chef finit par dire non. “Eric nous a pris de vitesse en annonçant sa candidature dans les autres médias sans attendre ma réponse”, se défend Alain Jeannet aujourd’hui. Le 15 décembre 2008, il a encore fait parvenir à son collaborateur – comme à tous les autres membres de sa rédaction – une bouteille de Carmin des Pierres à son domicile de Martigny. Un mot accompagne le colis: „Le moment est venu de te remercier du travail accompli! „L’Hebdo” a plus que jamais besoin de ton talent de plume et de ta capacité à raconter des histoires”...
Congé sabbatique. Le 22, Alain Jeannet adresse à nouveau une lettre à Eric Felley, lui proposant de prendre un congé sabbatique dès le 1er janvier 2009, et ce jusqu’aux élections cantonales du 1er mars, soit deux mois. „A ton retour, précise le courrier, si toutefois tu n’étais pas élu, nous redéfinirons ensemble ton rôle au sein de la rédaction. Il est en effet clair que, pendant un certain temps, tu ne pourras pas reprendre ton travail de couverture de la politique valaisanne pour notre magazine et qu’il faudra donc revoir ton cahier des charges.” „C’est alors que l’affaire a dégénéré en un conflit d’autorité, commente Eric Felley. Devant cette vague promesse de réengagement, j’ai soulevé le problème de la caisse de pension, car deux mois d’interruption me coûtaient 18 000 francs. J’ai demandé à la cheffe des ressources humaines s’il était possible de baisser mon temps de travail sur l’ensemble de l’année, afin de me garantir un revenu régulier. Le 29, le rédacteur en chef m’a répondu qu’aucun salaire ne me serait versé par Ringier. Par contre, les cotisations à la caisse de pension continueraient à être dues pendant cette période, afin que je ne perde pas mes droits. J’ai flairé un piège, je n’ai pas signé.” “Eric nous a mis devant le fait accompli et a exigé ensuite des faveurs exceptionnelles. Nous lui avons garanti un poste à son retour de congé en cas de non-élection. Son refus m’a paru difficile à comprendre. Evidemment, ce congé entraînait un manque à gagner, comme c’est le cas quand on prend un congé sabbatique. Quoi de plus normal”, rétorque Alain Jeannet. Le 30 décembre, Eric Felley reçoit sa lettre de licenciement, avec effet au 30 avril 2009. Alain Jeannet regrette son refus d’accepter l’offre qui lui a été faite, à savoir la solution du congé sabbatique. „J’aurais préféré que tu suives cette élection en tant que journaliste, mais je respecte ton choix de te présenter comme candidat indépendant. Comme je te l’ai répété à plusieurs reprises, il s’agit là pour moi et pour la rédaction d’un projet purement personnel et incompatible avec ton statut de journaliste à ‚L’Hebdo’, qui plus est responsable de la politique valaisanne. Les raisons en sont à la fois de principe et liées à ta disponibilité, dans la mesure où il me semble difficile de combiner une telle campagne avec un poste de journaliste à 80% à ‚L’Hebdo’.”
Journalisme SMS et Google. Eric Felley aurait-il dû accepter l’offre de „L’Hebdo”? Avocat au secrétariat central d’impressum, Alexandre Curchod observe: „Le cas d’Eric Fellay a ceci de particulier qu’initialement, l’idée pour lui consistait à utiliser sa candidature pour mieux suivre l’élection de l’intérieur. „Mais en tant que journaliste de la rubrique suisse appelé à couvrir régulièrement l’actualité valaisanne, il ne pouvait pas prétendre à faire campagne tout en restant chroniqueur. Il en va de l’indépendance du journaliste au sens du chiffre 2 de la Déclaration des devoirs et des droits.” „Je présentais une candidature indépendante, intellectuellement ma démarche était honnête. Cette histoire est un prétexte, j’ai le droit de faire de la politique, c’est mon droit de citoyen aussi”, insiste Eric Felley. „D’ailleurs dans mes moments de campagne, je me suis senti plutôt comme un journaliste de terrain et non comme un futur conseiller d’Etat. D’une manière générale, nous faisons trop de ‚journalisme SMS et Google’. Dans ce métier, il faut aussi avoir le sentiment d’exister et de servir à quelque chose.”
LA POSITION D’ALAIN JEANNET „Comme citoyen, oui, Eric Felley a le droit de faire de la politique. Mais pas comme correspondant politique en Valais pour ‚L’Hebdo’. Un magazine dont les intérêts et l’indépendance me semblent devoir primer sur les aspirations personnelles. Si Eric avait été chroniqueur scientifique ou responsable de la rubrique Monde, la problématique aurait été un peu différente.” „Les événements ultérieurs m’ont d’ailleurs plus que conforté dans ma décision, Eric ayant joué un jeu particulièrement politicien dans cette campagne.” „Je n’ai évidemment rien contre la cuisine électorale et les alliances les plus acrobatiques. Venant d’un candidat qui prétend faire du journalisme, j’ai plus de peine.” „Ma proposition était honnête: je lui ai offert de prendre un congé pour mener à bien ce projet personnel, mais qui devait le rester: personnel. Et assumé comme tel. Y compris sur le plan salarial.” „Je dirais même que cette proposition était généreuse, à l’heure où la rédaction est particulièrement sollicitée: il part deux mois, il revient — son poste est garanti, même s’il aurait dû être modifié dans son contenu.”
DE CHRONIQUEURS À CHRONIQUÉS „Les règles déontologiques prônent une neutralité totale du métier vis-à-vis des hommes politiques et de leur mandat. Dans la pratique, la réalité est tout autre. Impossible pour beaucoup d’éviter la connivence. Les journalistes rencontrent quotidiennement les élus du peuple.” Céline Vanhuyneghem, „SIC!” (Journal de l’école universitaire de journalisme de Bruxelles), 20 mars 2009. „Pour préserver leur indépendance et leur crédibilité, les journalistes doivent observer une certaine distance, donc éviter les doubles fonctions. L’objectif doit être dès lors d’observer une stricte séparation entre la fonction politique et l’activité journalistique.” Conseil suisse de la presse, dans l’affaire d’un conseiller communal qui était aussi un collaborateur du „Stadt-Anzeiger Opfikon-Glattbrugg”, 1996.
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