Les sondages sont devenus des éléments incontournables de la couverture médiatique électorale. Mais en tant qu’informations, que valent-ils? Les techniques utilisées pour leur „fabrication” amènent à s’interroger. Par Catherine Riva
Le couac spectaculaire de 2009 concernant l’issue du vote sur l’initiative populaire anti-minarets n’a pas affecté durablement la présence médiatique des sondages de l’institut gfs.berne de Claude Longchamp: au cours des mois qui ont précédé les dernières élections fédérales, ses baromètres électoraux ont été régulièrement relayés – par la SSR SRG qui les a commandés, mais aussi par la plupart des titres de presse. Même s’ils sont prudemment présentés comme des „instantanés”, fournissant, „au mieux”, des „tendances”, les sondages d’intentions de vote restent auréolés d’une aura de prédictivité scientifique. En les publiant ou en les citant, les médias les traitent comme une information, d’autant plus s’ils demandent à des politologues ou aux représentants des partis politiques de s’exprimer à leur propos.
„Vérification impossible”. Le hic, c’est que ces mêmes médias sont censés vérifier en amont l’exactitude des infos qu’ils diffusent. Or, dans le cas des sondages produits par gfs.berne, „une telle vérification est impossible, affirme Andreas Diekmann, professeur de sociologie à l’EPFZ(1). Aucun observateur extérieur n’est en mesure d’affirmer s’ils sont bien faits ou non.” Le chercheur a en effet voulu connaître le mode de fabrication de ces enquêtes et a réclamé certaines données méthodologiques fondamentales à gfs.berne: „Notamment le détail du processus qui conduit de l’échantillon brut à l’échantillon net, c’est-à-dire du nombre de ménages contactés au nombre effectif d’entretiens réalisés, avec le taux de non-réponse, précise Andreas Diekmann. Mais gfs.berne refuse de fournir ces données, au motif qu’elles sont sa propriété. Ce refus est contraire aux bonnes pratiques scientifiques, qui préconisent la transparence méthodologique.”
„Révolution d’octobre”. Fritz Ulmer(2), professeur à l’Université de Wuppertal, en Allemagne, n’hésite pas pour sa part à parler de „falsification”. Ce mathématicien a passé au crible les rapports techniques publiés par gfs.berne pour chaque baromètre réalisé avant les dernières élections fédérales. Et découvert que le nombre de voix obtenu par les différents partis dans le cadre de ces sondages ne correspondait pas au pourcentage d’intention de vote dont ces mêmes partis se voyaient crédités dans les infographies et communiqués finaux. „Prenons le cinquième baromètre électoral du 12 août dernier, détaille Fritz Ulmer. Le rapport indique que sur les 1061 sondés qui ont consenti à participer, 895 ont donné une préférence en termes de parti politique. Sur ces 895 personnes, 209 donnaient leur voix à l’UDC et 281 au PS. Autrement dit, le PS l’emportait largement et cette ‚Révolution d’octobre’ s’est poursuivie avec quelques variations jusqu’au septième baromètre du 12 octobre, ce qui bien entendu n’a aucun sens! Rien de tout cela n’a été communiqué au public: à chaque baromètre, gfs.berne a continué de créditer l’UDC de plus de 27pour centt le PSS d’environ 18 pour cent des intentions de vote.” Ces écarts extraordinaires sont le résultat d’ajustements. Autrement dit, gfs.berne ne publie pas les données brutes recueillies par les sondeurs, mais effectue auparavant, selon ses propres dires, un travail de „correction” et de „plausibilisation”, en s’appuyant notamment sur les résultats des dernières élections, ce qui permet de „compenser les sous-estimations (respectivement les sur-estimations)”. Bref, de corriger (drastiquement s’il le faut) les scores absurdes obtenus par enquêtes téléphoniques.
„Tour de passe-passe”. „La recette consiste à reprendre les anciens résultats électoraux et à les faire passer pour les résultats du dernier sondage, sans citer les scores réellement obtenus, résume Fritz Ulmer. En Suisse, les rapports de force politiques sont d’une telle stabilité que le meilleur moyen de prédire les prochaines élections, c’est de citer les résultats des précédentes. Lorsque de nouveaux partis entrent en scène, comme cela a été le cas avec le PBD, et dans une moindre mesure, les Vert’libéraux, il suffit de se référer aux résultats cantonaux. Et si l’on assortit le tout d’une marge d’erreur de +/- 2 pour cent la plupart du temps, on est au sec. En revanche, pour les votations portant sur des initiatives ou des objets précis, ce tour de passe-passe ne fonctionne plus. Ce qui explique que les ‚instantanés’ livrés juste avant présentent régulièrement 10 à 20 pour cent d’écart avec le résultat réel.” Les scores absurdes obtenus dans le cadre de certains sondages entraînent une autre interrogation: celle de la qualité du travail d’enquête effectué „au front”. Nous aurions souhaité publier ici le témoignage d’un ancien collaborateur romand de gfs-Befragungsdienst. Mais comme la loi suisse n’offre actuellement aucune protection juridique aux „whistleblowers”, nous avons préféré renoncer à reproduire ses propos.
Catherine Riva est journaliste indépendante (1) Andreas Diekmann: „Die Demoskopie verletzt Informationspflichten”. „Neue Zürcher Zeitung” NZZ, 26.11.2010. (2) Analyse détaillée des baromètres sur http://wahlprognosen-info.de/indexCH1.htm
Refus d’entrer en matière Depuis 2007, Fritz Ulmer a adressé pas moins de quinze plaintes à la SSR SRG pour présentation trompeuse des résultats de sondages de gfs.berne à la télévision alémanique(3). La dernière d’entre elles (octobre 2011) est actuellement examinée. Jusqu’ici, ses plaintes ont pour la plupart été rejetées par le médiateur de la SSR SRG. En 2008, l’Autorité indépendante d’examen des plaintes (AIEP) a confirmé le rejet de deux d’entre elles. Quant au Tribunal fédéral, il a récemment refusé d’entrer en matière sur un recours contre la décision de l’AIEP, au motif que Fritz Ulmer ne pouvait prétendre à la qualité de plaignant. Aussi bien le médiateur de la SSR SRG que l’AIEP ont refusé de se prononcer sur le détail de ses analyses, au motif qu’ils ne disposaient pas de l’expertise nécessaire pour juger du bien-fondé des critiques. L’affirmation surprend. Est-il vraiment impossible pour ces instances de mettre la main sur des statisticiens indépendants et qualifiés, capables d’évaluer la qualité des sondages électoraux? (3) http://www.srgd.ch/nc/ueber-uns/ombudsstelle/beanstandungen/ inscrire „Wahlbarometer” dans le champ de recherche
Le point de vue de gfs.berne par Lukas Golder, porte-parole: „Nous regrettons que la parole soit exclusivement donnée à nos deux seuls détracteurs, alors que ces derniers n’ont jamais cherché le dialogue. Fritz Ulmer était présent à nos côtés lorsque l’AIEP a traité son recours, il ne nous a pas adressé la parole. Quant à Andreas Diekmann, nous avons répondu par courrier à son seul e-mail, et n’avons plus eu de nouvelles. Nous déplorons que mention ne soit pas faite des deux expertises qui ont conclu à l’irréprochabilité de notre travail. Concernant les reproches de falsification, nous précisons que la SSR SRG, qui commande les baromètres, exige une surreprésentation de la Suisse latine. Nous menons donc une enquête distincte dans chaque région linguistique, avec des échantillons romands et tessinois proportionnellement plus importants que l’échantillon alémanique. Le PS étant plus fort en Suisse romande, il n’est guère surprenant qu’avec un échantillon romand surreprésentatif, ce parti soit crédité de plus de voix. Mais cela ne correspond pas à la réalité nationale, il faut donc pondérer, en se référant aux précédents scores électoraux. Nous publions les chiffres non pondérés depuis que notre association professionnelle l’exige.”
Prise de position de SSR SRG L’Institut de recherche gfs.berne mène depuis 1998 sur mandat de la SSR des sondages d’opinion pendant les périodes qui précèdent les élections et les votations. La SSR n’a aucune raison de douter de la fiabilité et de la correction du travail de cet institut. Sur les quelque 90 sondages conduits, les tendances et les affirmations fondamentales se sont très largement avérées exactes. Le clivage entre résultat et sondage n’a été inhabituellement important que dans le cas de l’initiative sur les minarets, et la SSR en a fait analyser les raisons par des experts externes et indépendants. Un examen méthodologique a conclu que l’enquête de gfs avait été menée dans les règles de l’art, conformément aux dernières connaissances et aux standards en vigueur. Deux expertises, l’une menée conjointement par les professeurs Vatter et Freitag des universités de Berne et de Constance (www.srgssrideesuisse.ch/fileadmin/pdfs/2010-08-17_Studie_Freitag_Vatter_de.pdf), l’autre par le Professeur Imhof du Forschungsbereich Öffentlichkeit und Gesellschaft de l’Université de Zurich, ont conclu que le clivage en question était dû au fait que les sondés partisans de l’initiative avaient refusé d’avouer leur intention, soit en ne livrant pas le fond de leur pensée soit en donnant de fausses réponses. Ceci a été communiqué en détail par la SSR en août 2010. Nous ne comprenons pas le motif immédiat de cet article: l’article cité paru dans la „NZZ” remonte à il y a un an. Quant à M. Ulmer, il exerce depuis des décennies une critique fondamentale des sondages d’opinion et dépose systématiquement plainte, depuis quatre ans environ, à chaque publication d’un sondage SSR/gfs. Auparavant, il a mobilisé pendant quinze ans contre les instituts de sondage en Allemagne – sans succès, il faut le souligner.
© EDITO+KLARTEXT 2011
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