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En mars 2012, le journaliste français Antoine Peillon publie „Ces 600 milliards qui manquent à la France”, mettant gravement en cause l’UBS. Curieusement, aucun média suisse n’a mené sa propre enquête sur ce dossier.
Par Ian Hamel

Antoine Peillon, grand reporter au quotidien „La Croix” à Paris, appelle un chat un chat, et les agissements de l’UBS dans l’Hexagone „un système organisé d’évasion de capitaux de France vers la Suisse, qui a commencé de manière structurée en 2002”. L’accusation est particulièrement grave, mais guère surprenante. D’une part, la plus grande banque suisse s’est fait prendre la main dans le sac aux Etats-Unis pour le même délit. D’autre part, en 2010 déjà, l’hebdomadaire „Marianne” avait publié un dossier de cinq pages intitulé: „Evasion fiscale: le scandale UBS éclabousse la France”.
La banque suisse n’avait pas levé le petit doigt pour protester. Antoine Peillon se montre très précis. Il affirme, par exemple, que le Service national de douane judiciaire française est en possession d’une liste de „120 chargés d’affaires suisses opérant clandestinement en France, mise à jour en juin 2011”.
Le livre n’a pas été boycotté par la presse suisse. Le 27 mars, le „Matin” publie une photo d’Antoine Peillon et annonce qu’ „il accuse le démarchage d’UBS”. „Comment UBS a séduit les fraudeurs français”, titre en une le „Courrier” le 4 avril, tandis que le même jour, en bas de page, le „Temps” reprend une citation d’Antoine Peillon.

Mener sa propre enquête. Toutes ces publications ont suivi la même démarche: Elles ont interviewé l’auteur de „Ces 600 milliards qui manquent à la France”, puis interrogé un porte-parole de l’UBS qui, bien évidemment, „réfute vigoureusement les allégations du livre”, et annonce que la banque „se réserve le droit de déposer une plainte au pénal et au civil”. Ce que, d’ailleurs, elle s’est bien gardée de faire. Seulement voilà: Le journalisme d’enquête ne se contente pas de donner la parole à l’un et à l’autre. Sur un sujet aussi important pour la Suisse, il se doit de mener ses propres investigations.
C’est-à-dire en commençant par vérifier les imputations contenues dans l’ouvrage. Sans trop de difficultés, un rédacteur pouvait mettre la main sur un document intitulé „Security Risk Gouvernance”, datant du 7 juin 2006 et distribué par l’UBS à ses commerciaux suisses chargés de démarcher illégalement de riches clients en France.

Presse futile, presse inutile. La banque leur conseille notamment, au cas où ils seraient interrogés au passage de la frontière, alors que leur ordinateur contient des données sensibles, de „tapez trois fois votre code PIN erroné pour en bloquer l’accès”. Autre conseil donné par l’UBS lorsqu’un de ses employés quitte un pays étranger pour regagner la Suisse: „Détruisez toutes les données sensibles”. Difficile d’être plus clair…
Certes, les publications modestes n’ont peut-être pas les moyens de détacher un enquêteur pendant plusieurs jours, en revanche, d’autres médias, qui se piquent de vouloir faire de l’investigation, n’ont pas souhaité se lancer dans l’aventure. Il est vrai que les banques sont des annonceurs non négligeables, surtout lorsqu’elles fêtent un anniversaire important.
Lorsqu’il avait lancé en 1986 le Bureau de reportage et de recherche d’information (BRRI), Roger de Diesbach, pour citer un journaliste d’investigation suisse digne de ce nom, ne s’embarrassait pas de telles con-sidérations. Son livre „Presse futile, presse inutile. Plaidoyer pour le journalisme”, est toujours d’actualité.

Ian Hamel est journaliste indépendant et écrivain.

Antoine Peillon: Ces 600 milliards qui manquent à la France. Seuil, Paris 2012. Fr. 22.50

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