Le coup de pouce d’une ONG helvétique aux radios communautaires du Brésil. Par Jean-Jacques Fontaine
Les villages le long du fleuve Tapajós, en Amazonie, constitués parfois d’une dizaine de familles seulement, sont souvent en dehors du réseau de téléphone mobile. Presque toujours, il n’y a pas d’électricité à part celle fournie par un générateur. C’est dans ce contexte qu’a été organisé du 21 au 25 juin 2010 le dernier en date des cours d’introduction au journalisme de l’ONG suisse Jequitibá, destinés aux animateurs des radios communautaires du Brésil. Un an plus tôt, à Recife, dans le Nord-Est, ce sont les animateurs de la Radio Boca da Ilha, „la radio qui n’a pas une patate dans la bouche”, qui ont bénéficié de cette formation. Le slogan de cette minuscule radio communautaire de la non moins minuscule Ilha de Deus, (Ile de Dieu), à la périphérie de Recife, est une petite lumière d’espoir dans un environnement plutôt gris. Créée en 2002 par l’association des habitants, l’une de ses particularités est d’émettre ses programmes douze heures par jour à travers un réseau de dix haut-parleurs rouillés répartis sur l’île. Depuis les années cinquante, une population pauvre du Nordeste brésilien s’est installée sur ce territoire marécageux au milieu des derniers palétuviers de la région. Aujourd’hui ils sont environ 1500 habitants qui vivent essentiellement de la pêche et de l’élevage de crevettes dans des bassins alimentés par la marée. Leurs maisons branlantes sur pilotis au milieu d’un dédale de passerelles en bois trahissent la pauvreté dans laquelle ils survivent. La Radio Boca da Ilha est un ciment pour cette communauté.
Le droit à la communication est „un droit de la société, au même titre que le droit à la santé, au logement ou à l’éducation. Et sans les radios communautaires, il y a un risque d’homogénéisation de la communication.” Le ministre de la communication de l’Etat brésilien de la Bahia, Robinson Almeida, aime bien les radios communautaires! Son patron, le gouverneur Jaques Wagner – un proche du président Lula – a tout fait pour que le cours de journalisme, organisé par l’ONG genevoise Jequitibá à Salvador, soit un succès. Vingt-quatre radialistes des radios communautaires de l’Etat de la Bahia ont ainsi participé avec passion aux cinq jours de cours, en décembre 2009. Dans leurs petites villes perdues au fond de l’immense territoire de la Bahia (grand comme la France!), faire de la radio n’est pas toujours simple. Par exemple José Carlos Brito de Macedo doit être vraiment motivé pour parcourir quatre fois par semaine huit kilomètres à bicyclette sous le soleil mortel du sertão pour aller animer ses programmes de musique et d’information dans les radios communautaires de Cristópolis et Baianópolis: „J’ai toujours rêvé de faire de la radio”, dit-il simplement. Carlos Brito de Macedo, comme Rubenita dos Anjos Lopes de la Radio São Pedro do Tapajos ou Elton Souza de la Radio Boca da Ilha de Recife partagent le même problème: ils se sont improvisés animateurs de radio, mais ils n’ont aucune formation journalistique de base. Difficile, dès lors de traiter l’information de leur communauté sans connaître les techniques de l’interview, du reportage de rue ou de la conduite d’un débat.
Analphabètes ou universitaires. D’autant plus difficile pour Elton Souza, qui ne sait ni lire ni écrire. Il est cependant un champion du micro et anime chaque matin un programme dédié à l’environnement sur la Radio Boca da Ilha. Ailleurs c’est un universitaire fraîchement diplômé d’une faculté de communication qui fréquente le cours. Il a la tête farcie de connaissance sur la philosophie du journalisme, mais il ne sait pas comment s’y prendre pour faire l’interview de son voisin de rue, dans une des cités satellites qui forment un cercle de pauvreté à la périphérie de la capitale fédérale, Brasília. Or c’est très important, pour les radios communautaires, de maîtriser les techniques de base du journalisme pour pouvoir faire de l’information de proximité dans leur quartier. Elles seules en effet, traitent les nouvelles locales de leurs communautés, permettant aux habitants de s’exprimer, de revendiquer, mais aussi d’obliger les autorités à répondre publiquement, via le micro, à leurs demandes.
Calibrer sur les besoins. C’est pour répondre à ce défi que nous avons mis sur pied depuis 2008, Yves Magat, journaliste à la Télévision Suisse Romande et moi-même, retraité de fraîche date de cette même TSR, le projet Jequitibá de formation au journalisme des animateurs de radios communautaires au Brésil. Une goutte d’eau dans un océan, puisque nous espérons former 240 personnes d’ici 2011, alors qu’il existe plusieurs dizaines de milliers de radios communautaires au Brésil! Mais une goutte d’eau qui fait sens car le mini-réseau qui se constitue autour des stagiaires ayant suivi notre cours commence à diffuser largement au-delà de ses propres limites. Et l’approche très pragmatique de formation que nous avons choisie, cinq jours entièrement consacrés à l’exercice pratique de l’interview, du reportage de rue et de la construction d’un bulletin d’information, devrait faire des petits: l’Unesco est devenue notre partenaire local et aimerait bien monter un programme basé sur notre approche, dans les pays africains de langue portugaise.
Appuis nombreux et précieux. C’est grâce à l’appui financier de la Ville de Genève, de la Commune de Cartigny (GE), de la TSR, de l’Ambassade de Suisse au Brésil, de l’Unesco et de la Fondation de Famille Sandoz que nous sommes en mesure de mener ce projet à bien. Un budget d’à peu près 210 000 francs sur trois ans, permettant la mise sur pied de quatre sessions de formation de cinq jours par an et de deux sessions de „rafraîchissement” d’un jour, qui ont lieu six mois après. Chaque année les cours sont organisés dans des régions différentes du pays, Rio de Janeiro en 2008, le Nord-Est en 2009, l’Amazonie et le Centre-Ouest en 2010, le Sud en 2011. 20 à 24 stagiaires participent à chacune des sessions, soit un total de 240 animateurs de radios formés à la fin de l’opération. Le projet Jequitibá finance les déplacements, le logement et l’alimentation des stagiaires; la participation aux cours est donc pour eux entièrement gratuite. Chacune des radios reçoit, en fin de cours, un petit enregistreur digital qui leur permet de réaliser ensuite des reportages de rue.
Jean-Jacques Fontaine est journaliste indépendant à Rio de Janeiro. Il publie un blog mensuel en français: http://visionbresil.wordpress.com. ONG Jequitiba: www.jequitiba.org ongjequitiba@gmail.com
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