L’Argentine, le Venezuela et l’Equateur se livrent à une guerre d’usure contre les médias. Les grands groupes de presse sont dans le collimateur des gouvernements. Par Pierre Bratschi/Infosud
Que ce soit Clarin en Argentine, GloboVision au Venezuela ou Teleamazonas en Equateur, le dénominateur commun est le même. Ces médias privés appartiennent à des gens ou à des groupes riches et puissants. Ces groupes sont accusés de vouloir déstabiliser, voire renverser, le gouvernement. Pire: ils sont accusés de travailler pour les Etats-Unis. Il faut donc les empêcher de nuire, selon les trois dirigeants unanimes. „Il ne faut pas confondre la liberté de la presse avec la liberté de ses propriétaires”, lançait récemment Cristina Kirchner dans un discours officiel. Pour la présidente argentine, la presse doit être domptée, mais légalement. Quant à son homologue vénézuélien, Hugo Chavez, il s’attèle à bâillonner les médias critiques à l’encontre de son gouvernement. „La bourgeoisie ne veut pas que la presse soit réglementée. Pour elle, il ne doit pas y avoir de loi. Ce sont des latifundiaires de l’information”, clame-t-il. Tandis qu’en Equateur, Raphaël Correa s’allie aux deux dirigeants pour fustiger les journalistes: „La majorité d’entre eux sont des imbéciles arrogants. Ils pensent pouvoir faire le bien et le mal. Mais pour eux la fête est finie, car nous allons suivre l’exemple du Venezuela et de l’Argentine.” Il faut dire que dans ces trois pays, le gouvernement a si bien manœuvré que l’opposition est complètement démantelée ou inexistante. C’est donc la presse, selon les trois chefs d’Etats, qui joue ce rôle, alors qu’en réalité, elle ne fait que dénoncer des faits.
Pas de conférences de presse. Cristina Kirchner a toujours eu des rapports tendus avec la presse, c’est de notoriété publique. Elle l’accuse de véhiculer systématiquement des informations erronées et tendancieuses, au point de refuser de donner des conférences de presse. „De toute façon, ils disent ce qu’ils veulent”, a-t-elle coutume d’argumenter pour justifier son attitude vis-à-vis des journalistes. La présidente a donc demandé au parlement de voter une loi pour restreindre le nombre de concessions octroyées à chaque entreprise. Elle veut, par ailleurs, en limiter la durée et instaurer des critères (ceux du pouvoir en place) pour le renouvellement de ces concessions. Au Venezuela, le musellement des médias a commencé il y a deux ans avec la fermeture de la chaîne RCTV. Depuis, pas moins de trente-quatre stations de radio et une chaîne de télévision ont dû fermer leurs portes. La question des médias est un „problème de santé publique”, a déclaré Hugo Chavez, en accusant la chaîne privée GloboVision – sa nouvelle bête noire qu’il surnomme „Globoterror” – de „conspirer pour l’assassiner.” Quant à Raphaël Correa, sa rage contre les journalistes provient de la diffusion d’un reportage sur les conséquences environnementales d’un projet dans le golfe de Guayaquil, conduit par la compagnie pétrolière vénézuélienne PDVSA. Un projet dans lequel il était impliqué. Le président de l’Equateur a alors juré qu’il aurait la peau de la chaîne de télévision Teleamazonas et a lancé une procédure en justice.
Des cas surréalistes. Tout est donc bon pour accuser les médias de vouloir déstabiliser le régime, avec parfois des cas surréalistes. Le 4 mai 2009, un séisme d’une magnitude 5,4 sur l’échelle de Richter avait secoué une partie du Venezuela. Il est reproché à GloboVision, qui avait relayé l’information en se référant aux données de l’Institut géologique des États-Unis, d’en avoir „fait l’apologie ou inciter à la guerre et d’inciter également aux altérations de l’ordre public”. Résultat: la chaîne risque une suspension d’antenne. Cette offensive contre la presse pourrait bien faire des émules, notamment au Nicaragua et en Bolivie où, régulièrement, les médias sont accusés d’être au service du grand capital, des intérêts américains et de manipuler l’information pour déstabiliser le pouvoir en place. Cela dit, la bataille contre la presse est un combat d’arrière garde, disait un politologue argentin. L’Internet aura bientôt supplanté les médias classiques, et contre la toile, même un Fidel Castro a dû céder.
Pierre Bratschi, correspondant à Buenos Aires
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