Si la chute du Mur de Berlin a été abondamment évoquée, les commentateurs peinent encore, vingt ans après, à remettre l’événement dans son contexte et à en analyser la signification. Par Mohammad Farrokh
Cette incapacité à aller au-delà de la simple évocation d’événements qui remontent déjà à vingt ans vient peut-être des préjugés idéologiques des uns et des autres. A droite, il y a ceux qui n’admettent que difficilement la réalité humaine derrière les images: les officiers de la Stasi, dont beaucoup avaient une mentalité d’assistants sociaux inscrits au PS, n’étaient pas des assassins et certains d’entre eux sont même devenus des héros, notamment le lieutenant-colonel Harald Jäger qui a pris sur lui d’ouvrir le point de passage de la Bornholmer Strasse à la foule désireuse de visiter Berlin-Ouest. Une décision préfigurée par celle prise par Arpad Bella, le responsable des gardes-frontière hongrois de Sopron, le 19 août 1989, de laisser passer les Allemands de l’Est dans leur fuite en direction de l’Autriche. L’un dans l’autre, la comparaison entre nazisme et communisme ne tient pas la route et l’anti-communisme de l’après-guerre paraît surtout relever de l’hystérie. Pourtant, la gauche elle aussi accepte la version des faits qui interprète la chute du Mur de Berlin comme la fin d’une certaine forme de socialisme totalitaire. Comme s’il pouvait y en avoir une autre! Comme si le socialisme était sorti grandi de la chute du Mur, et avec lui la social-démocratie, une fois pour toutes débarrassée des scories du totalitarisme stalinien. Encore quelques années, et une utopie toute fraîche renaîtra des cendres du bloc de l’Est pour annoncer un nouvel avenir radieux.
L’arbre qui cache la forêt. De fait, ce socialisme des temps futurs se met en place, avec la complicité de la plupart des chefs d’Etat réunis pour célébrer la chute du Mur, à l’exception peut-être de Vaclav Klaus bien placé pour comprendre le sens des événements de 1989. Ce que les populations des pays du Pacte de Varsovie ont refusé il y a vingt ans n’était plus le bolchevisme sanguinaire des débuts de l’Union soviétique, la barbarie de Staline et de son prédécesseur, peut-être plus abominable encore, Lénine. Non, ce que Hongrois, Polonais, Allemands de l’Est et Tchèques ont tenté de refuser, c’était précisément ce „socialisme à visage humain” qui dissimule l’étouffement de l’individu sous les apparences de la démocratie et du respect des libertés formelles. De ce point de vue, les événements de 1989 représentent un demi-succès pour les communistes des anciennes démocraties populaires d’Europe centrale et orientale. Un succès qui aurait pu être total si la chute du Mur de Berlin n’était venue brouiller les cartes et précipiter le déroulement d’une manœuvre déjà en cours d’exécution. De ce point de vue, la chute du Mur est un épiphénomène, l’arbre qui cache la fôret.
Modèle hongrois. Au début de l’été 1988 déjà, la direction du PC hongrois avait suscité la démission de Janos Kadar, pourtant considéré comme très modéré malgré son allégeance réaliste à la ligne de Moscou. En 1956, Kadar avait même été emprisonné et torturé pour avoir été trop proche des communistes réformateurs emmenés par Imre Nagy. Celui-ci s’était retrouvé un peu malgré lui à la tête du soulèvement anticommuniste du 23 octobre 1956, avant d’être exécuté le 16 juin 1958. Or, le quarantième anniversaire de sa mort, en 1988, allait marquer le début du processus de transformation des communistes hongrois en sociaux-démocrates europhiles. Un an plus tard, la grande manifestation du 16 juin 1989 à Budapest, qui s’inscrivait également dans la même récupération symbolique de la figure de Nagy par les ex-communistes, allait marquer l’accélération du processus de décomposition du „bloc de l’Est”, semble-t-il avec l’approbation plus ou moins résignée de Gorbatchev. Celui-ci préférait diriger les événements plutôt que de se laisser emporter par le cours de l’histoire. Le 23 octobre 1989, date anniversaire du soulèvement de 1956, la proclamation de la République de Hongrie marquait la fin du communisme, deux semaines avant la chute du Mur de Berlin. Celle-ci ne fit tout au plus qu’accélérer une évolution en cours: la nouvelle direction du PC est-allemand, incarnée par le pragmatique Egon Krenz, avait déjà décidé de libéraliser les voyages ce qui aurait entraîné à terme la disparition du Mur. Il reste que les manifestations de l’automne 1989, si elles n’ont fait qu’accélérer un mouvement déjà programmé, ont un sens que la plupart des observateurs refusent de comprendre. Ce dont les manifestants de Berlin, de Dresde ou de Budapest ne voulaient plus, c’était du socialisme sous toutes ses formes. Et c’est pourtant cette social-démocratie, étouffante, molle et insidieuse qui, vingt ans après la chute du Mur, est sur le point de triompher.
La société de surveillance dont la Stasi n’était que le prototype maladroit avec ses vieilles machines à écrire, ses fiches cartonnées et ses méthodes dépassées, est en train de se mettre en place. Passeports biométriques, cartes de crédit, boîtes noires dans les véhicules, fichiers ADN ne sont que quelques éléments d’une surveillance dont même les tchékistes du 78 Normannenstrasse à Berlin-Est n’auraient même pas osé rêver. Finalement, c’est la Stasi qui aura le dernier mot…
Mohammad Farrokh est journaliste libre.
© EDITO 2009 |