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Ce que nous induisons
Avons-nous suffisamment conscience de ce que nous induisons? Les occasions ne manquent pas de se poser cette question. A propos de la peur, par exemple. Si le métier de journaliste consiste à parler plutôt des trains qui déraillent, devons-nous nous laver les mains de ce sentiment de plus en plus répandu que les médias enchaînent les catastrophes? Par les temps qui courent, il devient difficile de répondre à ceux qui renoncent à les consommer par hygiène personnelle. Autre exemple:
si beaucoup de personnes âgées n’osent plus mettre les pieds en ville, sommes-nous dispensés de réfléchir à notre rôle dans ce décalage croissant entre le sentiment d’insécurité et sa réalité statistique? Le quotidien „24 Heures”, par exemple, en titrant récemment que „ La cocaïne envahit Lausanne”, reflétait une réalité étayée par une belle enquête. Mais c’est évidemment un titre anxiogène. Avoir conscience de ce qu’on induit, en l’occurrence, c’est peut-être simplement choisir un verbe moins guerrier qu’„envahir”.

On pourrait prendre d’autres exemples: les stéréotypes sexistes ou autres que nous véhiculons sans trop y penser, la valorisation de la consommation, la propagation d’une image de la réussite personnelle par la célébrité, la beauté et l’argent (d’ailleurs si les pages people sont si lues, c’est peut-être aussi un peu parce que là, au moins, il y a des nouvelles plus agréables). Ce qui nous amène à la question suivante: devons-nous nous en préoccuper? N’est-ce pas au consommateur des médias d’apprendre de lui-même à les consommer, avec une distance critique? Je crois que la responsabilité est partagée. Nous ne pouvons pas anticiper toutes les réactions d’un public qui souvent ne voit que ce qu’il veut voir. Mais nous pouvons tenir un peu plus compte de ce que les images ou les mots choisis induisent. Parce qu’il n’y a pas que les faits: il y a la mise en scène, il y a la narration. Ce sont des arts que nous pratiquons comme le Bourgeois gentilhomme: sans en avoir appris les fondements. Ce qui ne veut pas dire que nous les pratiquons mal. Mais nous les pratiquons sans toujours bien mesurer leurs effets.

Alain Maillard,
www.medialogues.rsr.ch
www.mediablogues.rsr.ch

© EDITO 2009


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