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Comment un franc-tireur de l’édition romande analyse la profonde restructuration chez Edipresse? Ancien patron du groupe Agefi, Alain Fabarez n’est pas étonné par les développements en cours. Il tire même son chapeau à l’éditeur Pierre Lamunière qui a vendu son empire au meilleur moment.
Propos recueillis par Christian Campiche

EDITO: La presse vit des heures noires. Les événements chez Edipresse, à l’ATS ne sont que la pointe de l’iceberg. Alain Fabarez, vous qui avez été longtemps un franc-tireur de l’édition, cette évolution vous étonne-t-elle?
Alain Fabarez:
Pas du tout. Non seulement tous ces licenciements ne m’étonnent pas mais encore je pensais qu’ils seraient arrivés plus vite et de manière plus importante. Nous n’avons pas encore tout vu. Il faut craindre une autre vague de suppressions d’emplois.

L’accélération des événements est-elle due au rachat d’Edipresse par Tamedia?
La fusion a certes facilité la restructuration chez Edipresse. Les patrons ne prennent jamais du plaisir à virer des gens et l’arrivée des Zurichois étrangers au bateau a enlevé une épine du pied des dirigeants lausannois confrontés à l’effet conjugué de l’effritement du lectorat et l’effondrement du marché publicitaire.

La crise n’a-t-elle pas bon dos, malgré tout. Est-ce qu’il n’y a pas aussi des problèmes de gestion? L’aventure espagnole s’est soldée par de grosses pertes pour Edipresse, par exemple.
Je ne suis pas d’accord. D’ailleurs j’ai une certaine sympathie pour Pierre Lamunière, cet éditeur qui a démarré avec 0 pour cent de participation à l’étranger et qui a développé son groupe en accroissant de 50 pour cent sa profitabilité à l’étranger. En fait, Pierre Lamunière a réagi très rapidement à la crise et beaucoup plus intelligemment qu’on veut bien le croire. En passant la main au Portugal et en Espagne, il a été très prévoyant. Il l’a été tout autant en refilant la patate chaude à Tamedia, si l’on peut dire. En ce sens, Pierre Lamunière a fait un sans faute, je lui dis: „bravo, l’artiste!”

Le prix était correct à votre avis?
Pour la famille, c’est un gros paquet d’argent. D’autant que les Lamunière gardent le pôle étranger du groupe.

Pourquoi ne l’avoir pas vendu, dans le fond?
Je n’en sais rien mais Tamedia n’était peut-être tout simplement pas intéressé. Une chose est sûre, c’était le dernier moment pour vendre. Une telle opération ne se fait pas en quinze jours et les négociations ont dû commencer au moins six à huit mois avant la conclusion, donc avant l’effondrement des marchés. On parle-là de l’été 2008, au plus tard. Début 2009, la valeur d’Edipresse n’aurait pas atteint la moitié des 400 millions qui constituent le prix de la transaction.

Si c’est le cas, M. Supino, patron de Tamedia, doit s’en mordre les doigts, non?
Il doit se dire, en effet, que s’il avait attendu un petit peu, il aurait payé beaucoup moins.

Est-ce que cela pourrait expliquer pourquoi Edipresse fait le sale boulot à la place de Tamedia?
Ne pensez pas que Tamedia ne gère pas les décisions prises à Lausanne. Je ne crois pas un instant que le plan de licenciement ait pu se faire sans l’appui de Tamedia. Qui paie commande et le patron, ce sont les Zurichois dorénavant. Pour avoir négocié avec eux en son temps, je sais qu’ils disposent d’instruments de gestion pointus.

A vous entendre, Pierre Lamunière a négocié juste avant l’entrée en récession. Et s’il avait une chance de pendu?
Il a vendu les participations ibériques juste avant la crise. Il a vendu Edipresse juste avant le krach. Plus que de la chance, j’appellerai cela du flair, une bonne anticipation du marché. Restent deux grosses épines à son pied: le pôle de luxe, créé juste avant la crise et payé très cher, et le journal „Le Temps”. Le cas de cette dernière participation, qu’Edipresse partage avec Ringier, n’est pas réglé. La pub est mauvaise et les ventes au numéro aléatoires. „Le Temps” perdra, selon mes calculs, entre 5 et 7 millions de francs cette année. Et je ne vois pas le secteur luxe repartir comme en 14.

Si Lamunière n’avait pas cédé Edipresse, y aurait-il eu quand même autant de licenciements?
Oui. Dans leur structure actuelle, les journaux sont morts, j’en ai la quasi-certitude. La crise leur a donné le coup de grâce. Elle ne fait qu’exacerber la révolution culturelle inévitable que les journaux ont dû affronter. Nous allons assister à une paupérisation de l’offre papier en Suisse romande, laquelle restera quand même largement supérieure à celle des pays voisins. Je crois qu’Internet sonne le glas des journaux tels que nous les connaissons depuis un siècle. Les abonnés et la vente au numéro constituent un modèle économique révolu. Il va falloir créer un modèle mixte interactif entre le papier et l’Internet. Une information sur Internet un peu payante, un système de micropaiements. Tout cela n’est pas encore stabilisé mais la formule se met en place. Edipresse l’a bien compris, qui a annoncé la création d’une force de frappe avec d’autres éditeurs allant dans ce sens. Dans un premier temps, il faudra donc compter sur du chômage supplémentaire mais dans un deuxième temps le progrès technologique amènera de nouveaux emplois. Je reste optimiste.

Alain Fabarez, 64 ans, a dirigé longtemps le groupe de presse financier Agefi, après en avoir pris le contrôle en 1993.


3 mars 2009
Les sociétés Edipresse et Tamedia annoncent un „rapprochement stratégique”. Dans un premier temps le groupe zurichois devient actionnaire à 49,9 pour cent des activités suisses d’Edipresse.
17 septembre
La Commission de la concurrence donne son feu vert à la reprise d’Edipresse par Tamedia. Les gratuits „Le Matin Bleu” et „20 minutes” doivent fusionner. 10 emplois sont supprimés.
23 septembre
Une cinquantaine de journalistes se rassemblent lors d’un „sit-in” à Lausanne. Ils protestent contre la non-consultation des sociétés du personnel lors du licenciement de dix collaborateurs du „Matin Bleu” et de „20 minutes”.
9 octobre
Edipresse Suisse annonce la suppression d’une centaine de postes.
12 octobre
Quelque 300 personnes manifestent devant la tour Edipresse à Lausanne.
27 octobre
La direction d’Edipresse, le personnel et le syndicat de journalistes impressum parviennent à un accord sur un plan social dans les rédactions. Un barème d’indemnités de départ en fonction de l’âge et de l’ancienneté est fixé.
29 octobre
Le personnel du Centre d’impression (CIE) et des services techniques (EPSA) d’Edipresse Suisse lance un ultimatum à la direction. Il exige la limitation des licenciements et un vrai plan social.
3 novembre
La rédaction du „Matin” débraie de 15 h à 16 h en solidarité avec les photographes touchés par les mesures de restructuration d’Edipresse Suisse. Quelque 70 personnes défilent jusqu’à la gare de Lausanne pour exiger l’annulation des licenciements.
4 novembre
Entre 150 et 200 personnes, surtout des journalistes, se réunissent au pied de la tour Edipresse. Une deuxième réunion de protestation se tient devant le Centre d’impression de Bussigny. Elle réunit une septantaine de collaborateurs
de l’imprimerie.
6 novembre
Les négociations entre le groupe, la coordination des rédactions et Impressum aboutissent au sauvetage de près de la moitié des postes. Impressum s’attend à ce que 15 licenciements au lieu des 27 initialement prévus seront finalement prononcés dans les rédactions d’Edipresse.
10 novembre
Les modalités de la suppression de 100 postes chez Edipresse Suisse sont désormais fixées. Après celui des rédactions, un plan social est signé dans le secteur de l’imprimerie. Le personnel l’approuve par 48 voix contre 40.
Réd.

© EDITO 2009


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