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Combien de temps encore les rédactions emploieront-elles des correcteurs? Les temps sont tristes pour ces travailleurs de l’ombre. Pour la qualité du français aussi.
Par Geneviève Praplan

Les correcteurs ont mal à leur métier. Amoureux de la langue, ils ne parviennent plus à soigner leur travail, faute de moyens. Les secousses financières qui affaiblissent les budgets rédactionnels - mais peut-être aussi la négligence des journalistes – font que leur profession s’affaiblit. Serait-elle devenue inutile? „Non, non, proteste Nicolas Fleury, correcteur à la ,Tribune de Genève’. Le besoin est réel, il reste beaucoup d’erreurs dans les papiers que nous relisons.”

D’aucuns l’ont compris et maintiennent leur service de correction. „,Le Temps’, journal de référence, emploie 5,7 équivalents plein temps, indique le responsable Jean-Marc Meunier; cet effectif est stable depuis la suppression du supplément de télévision Télétemps, en 2003.” A „L’Illustré” et à „L’Hebdo” aussi, „le nombre de correcteurs reste inchangé depuis des années. Nous avons la chance d’avoir un éditeur, Ringier, qui accorde de l’importance à la qualité de la langue, il est important de le préciser car cela devient rare”, souligne le correcteur responsable, Bernard Carron.
Rare? Cela se vérifie. A la „Tribune de Genève”, justement, depuis le début 2006, „notre équipe a passé de 5 à 3 personnes, constate Nicolas Fleury, soit deux correcteurs par édition, alors que celle-ci comporte parfois une centaine de papiers. Il est vrai que les journaux sont devenus moins denses, contiennent moins de pages, emplies d’articles plus courts, avec davantage de photos.”

A Lausanne, dans le groupe Edipresse, on ne trouve plus de correcteurs attachés à un titre, mais une équipe „itinérante”, formée d’une dizaine de personnes environ, qui se déplacent dans les différentes rédactions selon les besoins. A la Radio suisse romande, les émissions, orales, peuvent se passer de supervision pour l’orthographe; par contre, personne ne reprend les fautes de français et les tics de langage. L’ATS n’a ni correcteurs, ni correcteur électronique. „Les dépêches contiennent beaucoup de fautes mais, concède Nicolas Fleury à la TG, nous attendons surtout des informations exactes de la part des agences.”
Olivier Bloesch a dirigé pendant une dizaine d’années – jusqu’en 2006 – le département saisie-correction de „24 Heures”. Il préside depuis mai 2008 l’Association romande des correcteurs d’imprimerie (ARCI). Selon lui, la profession est en danger. „Oui, dans la presse, cela va très mal. Toutefois, certains groupes, comme Edipresse ou Ringier, tiennent à conserver une correction, gage de qualité de l’écrit. Ce sont plutôt les rédacteurs en chef qui rechignent; avec leurs budgets de plus en plus serrés, ils préfèrent remercier du personnel technique avant de licencier les journalistes.”
Il ne peut chiffrer l’évolution du métier au cours des vingt dernières années; „les correcteurs sont nettement moins nombreux aujourd’hui. Le département que j’ai dirigé a compté jusqu’à 25 personnes, opérateurs de saisie et correcteurs.” A la „Tribune de Genève”, „il n’y a pas eu de licenciements secs, note Nicolas Fleury, mais des départs non remplacés et des auxiliaires qui ne sont pas revenus. Les budgets réduits obligent les rédactions à chercher un équilibre entre leurs différents services. Nous avons tout de même l’impression que lorsque des licenciements sont décidés, c’est en essayant de ne pas rompre cet équilibre.”

Les correcteurs sont affiliés à la même convention collective que celle des journalistes, avec une grille salariale qui évolue peu, juge Nicolas Fleury. L’Association romande des correcteurs d’imprimerie peut-elle les aider à sauver leur emploi? „Non, l’ARCI ne peut pas grand-chose, regrette Olivier Bloesch, sinon maintenir la cohésion de la corporation, envoyer des lettres types aux rédacteurs en chef, diffuser de l’information et des opinions par le biais de son organe ‚Trait d’Union’. Malheureusement, je constate que notre association compte de plus en plus de retraités et de moins en moins d’actifs motivés à nos assemblées…”
Autre risque, selon Nicolas Fleury: si les rédactions augmentaient les effectifs de la correction, „cela signifierait sans doute engager des étudiants à 20 francs l’heure”. Ce serait tuer la profession et sacrifier la qualité des textes, déjà atteinte par l’insuffisance des relectures. Certains correcteurs résument la situation avec une amertume qu’ils souhaitent garder anonyme. „Il n’est plus possible de faire du bon travail parce que nous ne sommes pas assez nombreux, que les personnes qui font de la correction ne sont pas forcément compétentes, que les règles du français et de la typographie ont éclaté avec le traitement de texte et la mise en page accessible à tout le monde, Internet ayant donné le coup de grâce.”
Car relire est un métier qui ne s’improvise pas. Les correcteurs l’apprennent en suivant des cours par correspondance, organisés par l’OFP (Office paritaire de formation professionnelle pour la communication visuelle), pour autant que le nombre de candidats soit suffisant. A défaut, „nous sommes engagés dans la mesure où nous pouvons faire preuve d’une capacité supérieure en français, ou d’une formation équivalente”.

Le „Guide du typographe” romand s’offre comme un soutien et une référence disponible dans chaque rédaction. Mais là encore, le bât blesse. „Nous manquons d’information sur la correction dans les autres rédactions, dit-on à la TG. Nous devrions nous mettre d’accord sur l’utilisation du ‚Guide’ de manière à uniformiser les journaux.”
Il faut déplorer aussi que la majorité des journalistes ne travaillent jamais avec Le Petit Robert, dictionnaire de référence de la langue française, oublié au profit du Larousse. D’aucuns rétorquent même que le dictionnaire électronique suffit. „Pro Lexis est un faux ami, prévient Nicolas Fleury. Très utile pour celui qui connaît bien la langue, il peut tromper ceux qui ne sont pas bons en français et ne savent pas raisonner les fautes désignées. Nous constatons régulièrement des fautes qui viennent de Pro Lexis.”

Une vraie correction nécessite deux ou trois lectures, sur papier, par deux personnes différentes, affirment les professionnels; ils peuvent ainsi se mettre d’accord sur les interventions et uniformiser le journal. Les conditions actuelles ne le permettent plus. A la TG, „la rédaction en chef nous demande d’être surtout attentifs aux chapeaux, titres et légendes. Nous faisons ce que nous pouvons. D’abord, nous corrigeons l’orthographe, la syntaxe, la ponctuation. Ensuite nous vérifions les chiffres, l’orthographe des noms, les confusions entre les mots comme millions et milliards. Nous essayons de lire l’édition une fois, intégralement.”
Certains correcteurs rédigent des listes d’erreurs récurrentes qu’ils envoient à l’ensemble de la rédaction, informent les personnes qui répètent des fautes; en orthographe surtout, car les fautes de français se remarquent moins. Mais d’autres professionnels sont désenchantés. „C’est le règne du moi je me comprends, donc, ça me suffit, du moi je fais comme ça me plaît, en un mot du moi je. A quoi cela rime-t-il d’avoir éventuellement un texte ‚propre’ et bien écrit, quand à côté de lui, vous avez du ‚n’importe quoi’?”

Geneviève Praplan est journaliste libre.


Quelques fautes qu’ils aimeraient voir disparaître
> Les pléonasmes: voire même, pouvoir potentiellement, signe extérieur …
> La forme interrogative: c’est quoi votre nom, vous êtes qui, y a quoi comme questions …
> Les mots tronqués: actu, info, ado, abo, gaspi, accro écolo, perso, dispo, ordi …
> Les verbes intransitifs non respectés: débuter un cours …
> L’emploi abusif de certaines prépositions: sur pour à (il habite sur Genève), autour pour sur (ils travaillent autour du sujet) ...
> Les verbes „à tout faire”: créer, gérer (Le Pape a créé de nouveaux cardinaux) ...
> Les „eu” ajoutés à la fin des mots, la prononciation de syllabes muettes: bonjoureu, les vacanceu à la mereu, …
> La confusion entre les personnes de la conjugaison: on (neutre) remplace le nous (1ère du pluriel), ils (3e du pluriel) remplace le on (neutre)
> Les tics de langage: incontournable, concrètement, potentiellement, motion, distiller, décliner, au menu, au final, en termes de …
> Les clichés récurrents: les chères têtes blondes, le sésame, la cerise sur le gâteau ...
> Les adverbes qui précèdent un adjectif: financièrement économique, politiquement difficile ...
> Les anglicismes: „initier” au lieu de „entreprendre”, „finaliser” au lieu de „terminer” ou „conclure”; „alternative” au lieu de „autre possibilité” ou „solution de rechange”; „globalisation” au lieu de „mondialisation”, „faire sens” au lieu de „avoir du sens”, ou encore: mail, contenairs, basique, trend, trendy, impacter …
> Les confusions de sujets: Alité et incapable de se mouvoir, sa sœur s’est occupée de lui – au lieu de: Alors qu’il était alité et incapable de se mouvoir, sa sœur s’est occupée de lui.

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