Comme agent de transparence de la démocratie, le journalisme permet souvent d’annoncer les crises et, parfois, de crever les abcès. Par Roger de Diesbach*
Je viens d’une vieille famille militaire de Suisse. Elle a conduit dans le passé de nombreux régiments au service de la France sous la devise „honneur et fidélité”. Cette rude filiation n’a pas toujours été simple pour un journaliste d’investigation. L’armée, cette grande muette alors, devenue aujourd’hui si bavarde, estimait que je lui devais obéissance, d’autant que j’étais capitaine d’infanterie de montagne.
J’ai eu la chance d’avoir un père, infiniment respectueux des hommes, et qui ne manquait pas d’humour. Alors qu’il siégeait au sein de la Commission de défense militaire (CDM), la plus haute instance de l’armée suisse, je fus convoqué à plusieurs reprises pour remontrances par son chef, le conseiller fédéral bernois Rudolf Gnaegi, ministre de la défense. Mon père ne me grondait pas, ni ne m’encourageait. Il souriait. Gnaegi n’était pas sa tasse de thé, breuvage qu’il détestait d’ailleurs. Mon père ne souffrait pas de cet autoritarisme borné, maladie professionnelle de nombreux militaires. Il devait probablement ses qualités à ma mère qui, à la maison, se comportait en chef incontesté. Si le capitaine que je devins était très relativement obéissant, le journaliste ne l’était pas du tout. Sur lui, les admonestations des autorités militaires coulaient comme l’eau sur plumage de canard. J’ai toujours fait mienne avec enthousiasme cette règle essentielle de la profession qui m’interdit d’accepter d’autre juridiction en matière professionnelle que celle de mes pairs, qui ordonne le rejet de toute ingérence, étatique ou autre, dans ce domaine. Mais, si je parle ici de ma famille de privilégiés, c’est pour dire ma reconnaissance à mes parents de m’avoir appris que nous avions des devoirs à l’égard des habitants de ce pays, le premier étant de les respecter. En me gardant de toute généralisation et de tout sectarisme, j’ai horreur de cette minorité d’aristocrates qui se croit sortie de la cuisse de Jupiter et fait profession exclusive de se parer du panache de ses ancêtres. Ma grand-mère paternelle me disait déjà: „On ne naît pas aristocrate, on le devient, peut-être...” Cette amoureuse de la nature avait appris le bon sens dans son jardin. Cette difficile filiation m’imposait de m’engager. Pas seulement en jardinage mais au service de la société. J’ai choisi ma manière avec détermination. „Le journalisme mène à tout à condition d’en sortir”, disent les moqueurs blasés. Je crois, moi, que le journalisme peut éventuellement mener à quelque chose, à condition d’y rester.
J’ai assumé mes racines sans complexe aucun, et même avec une certaine fierté. D’autant que, j’en suis convaincu, le journalisme est une autre façon de servir son pays. Il le sert au moins aussi bien que l’armée. Comme agent de transparence de la démocratie, il permet souvent d’annoncer les crises et, parfois, de crever les abcès. En 1968, un jeune journaliste suisse, Jean-Baptiste Mauroux, publiait un petit livre intitulé „Du bonheur d’être suisse sous Hitler”. Non sans provocations, il y mettait à mal les mythes d’une Suisse courageuse, indépendante et neutre durant la Seconde Guerre mondiale. Il y critiquait les opportunistes qui ont fait fortune de la guerre des autres, dénonçait les scandaleuses restrictions de la politique suisse d’asile à l’égard des juifs, notre égoïste et meurtrière politique de „la barque est pleine”. Jugé coupable d’avoir brisé un tabou, il a préféré s’exiler en France. Si, au lieu de le ficher, on l’avait écouté, juste un peu, on se serait peut-être épargné, trente ans plus tard, la douloureuse crise des fonds juifs en déshérence. Le journalisme au service du pays? J’y crois, à condition qu’il soit de qualité, courageux et infiniment critique. La propagande, ce n’est pas du journalisme.
Dans la réalité, il faut bien l’admettre – et je plaide moi-même coupable –, de nombreuses dérives existent. Les journalistes abusent parfois de leur position, de leur prétendu pouvoir. Ils confondent leur rôle d’informateur avec celui de justicier, de policier, de voyou, de moraliste, de curé, de dirigeant politique, d’affairiste, de publicitaire, de star branchée. Ils utilisent l’enquête à des fins personnelles ou politiques, se lancent dans des chasses aux sorcières d’une grande lâcheté, sortent des scoops unilatéraux ou téléphonés fondés sur une seule source, ou tirent leur sujet par les cheveux pour obtenir un succès commercial ou plaire à leurs éditeurs. Tels sont les principaux pièges qui guettent les journalistes.
„Presse futile, presse inutile”par Roger de Diesbach, Editions Slatkine, 2007
*Roger de Diesbach (1944—2009) était une figure de proue du journalisme d’investigation. Sa disparition, en septembre dernier, laisse beaucoup de journalistes orphelins. En 2007, il avait publié, aux Editions Slatkine, l’ouvrage „Presse futile, presse inutile” qui est un peu son testament. Les passages que nous publions le sont avec l’aimable autorisation de l’éditeur. Réd.
Le droit de dire „non!” Lorsque l’on dit aux stagiaires en journalisme qu’ils sont maîtres de leurs sujets, ils protestent souvent, expliquant que leur rédacteur en chef leur demande de revenir à 18 h avec telle histoire de larmes ou de sang et qu’ils doivent s’exécuter. En réalité, leur crédibilité leur appartient, à eux seuls, et non à leur rédacteur en chef. S’ils veulent la préserver, ce qui est essentiel, ils doivent parfois avoir le courage de dire non. La Déclaration des devoirs et des droits des journalistes reconnaît d’ailleurs „le droit du journaliste de n’accomplir aucun acte professionnel contraire aux règles de sa profession ou de sa conscience; il/elle ne doit encourir aucun préjudice du fait de son refus”. Et si le journaliste est malgré tout viré par son employeur? Marqué du sceau du courage, il a toutes les chances de retrouver du travail ailleurs.
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