Les lecteurs nous écrivent Au Brésil, „n’importe qui” peut devenir journaliste
La formation des journalistes n’est pas seulement une jungle en Suisse (EDITO No 3). Deux-cent trente députés et douze sénateurs viennent à la rescousse des syndicats de journalistes brésiliens. Ils les soutiennent dans cette nouvelle bataille: la promulgation d’un amendement constitutionnel obligeant les entreprises de communication à ne salarier ou ne rémunérer que des journalistes pourvus d’un diplôme délivré par une école de journalisme. En vérité, il s’agit de réintroduire dans la constitution un tel article après que le Tribunal fédéral suprême (STF) a décidé, en juin, qu’il n’est pas nécessaire d’être diplômé d’une école spécialisée pour exercer la profession de journaliste. La décision du STF a fait perdre sa boussole à toute une profession, comme l’indique André Freire, secrétaire général du Syndicat des journalistes professionnels de l’Etat de São Paulo: „Maintenant, personne ne sait plus ce qu’est un journaliste.” L’un des magistrats de la cour suprême, Gilmar Mendes, a justifié la décision de ses pairs en affirmant qu’„il n’est pas nécessaire d’avoir des connaissances techniques pour devenir journaliste, contrairement à d’autres professions telles que juge, médecin, ingénieur, etc.”. Or, les étudiants des écoles de journalisme se voient aussi bien enseigner les technologies de l’information que l’éthique, censés débarquer sur le marché formatés et vaccinés contre toutes les formes de dérives existantes. Pour cette raison, il semble que les rédacteurs en chef des grands médias ne soient pas prêts à renoncer à embaucher, en premier lieu, des collaborateurs issus des écoles de journalisme plutôt que de former des professionnels „in vitro”. „Ces médias se montreront soucieux de proposer un contenu de qualité, gage de survie dans un univers compétitif, que seuls des journalistes issus de bonnes écoles sont à même de produire”, fait valoir Carlos Costa, coordonateur de journalisme à la prestigieuse Faculté Casper Libero, à São Paulo. Possédant le plus fort tirage de la presse quotidienne au Brésil, la „Folha de São Paulo” est depuis longtemps hostile au diplôme obligatoire pour les journalistes. Responsable de la formation, Ana Estela de Sousa Pinto, y croit dur comme fer: „Grâce à la fin du diplôme, les conditions de travail vont s’améliorer.” Première raison invoquée par cette jeune femme: „Détenir un diplôme de journalisme signifiait qu’on ne pouvait travailler que dans la filière des médias. Dorénavant, les journalistes pourront acquérir d’autres compétences et travailler ailleurs s’ils le désirent.” Autre argument, de poids: „Le diplôme de journaliste obligatoire a engendré une prolifération des écoles de journalismes.” Effectivement. Selon le site „comunique-se”, 443 universités proposaient en 2003 des cours de journalisme, un chiffre n’ayant pu que s’accroître depuis. Il y aurait plus de 50 000 étudiants en la matière actuellement, bataillon supérieur à celui des professionnels de l’information en activité (35 000, selon Ana Estela de Sousa Pinto). Alberto Diniz, fondateur de l’Observatoire des médias, évoque „une véritable industrie universitaire”. Les choses ont pris une tournure telle qu’une école de journalisme, dans une ville de l’intérieur de São Paulo, était allée jusqu’à proposer des cours au prix de 2000 reais (1160 francs suisses) par mois! Ana Estela de Sousa Pinto déplore la durée de cette formation, de quatre ans. Toujours est-il que le journalisme à la brésilienne présente cette caractéristique: les détenteurs d’un diplôme de journaliste ont la possibilité de travailler aussi bien dans une rédaction qu’en qualité d’attaché de presse. Il n’y a aucune gêne, au Brésil, à „vendre” des communiqués de presse le matin et à être reporter l’après-midi...
Yann Le Houelleur, journaliste indépendant, São Paulo
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