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Quand réfléchir devient fléchir

La décision est un art, en principe. Fondé sur une aptitude à trancher dans un contexte de logiques souvent nombreuses, complexes et parfois contradictoires. Et qui s’articule en deux séquences successives. Celle de l’évaluation qui permettra de distinguer dans l’entreprise considérée les valeurs pérennes des valeurs périmées, puis celle du choix qui suscitera des rénovations fructueuses en son sein.

Il faut bien constater que ce processus, inspiré par la patience et le goût de la progression fine, est en voie de raréfaction dans les hiérarchies qui gouvernent les médias et plus largement l’industrie culturelle. Le modèle qui marque aujourd’hui ces domaines est en effet celui du responsable qui réussit surtout l’affichage de sa propre personne en train de décider. A cet égard, il n’y a plus beaucoup de différence entre le fonctionnement de tels organigrammes et celui de la société du spectacle annoncée par Guy Debord.

Or dans ce système, les compétences de l’inventaire, de l’appréciation, de la mise en perspective et de la prise en compte du passé se transforment en facteurs d’obstacle à la décision. Réfléchir passe désormais pour fléchir. Il en résulte que le réel, dans l’esprit des hiérarques médiatiques et culturels évoqués tout à l’heure, devient un périmètre largement ignoré. Et qu’à partir de là seule vaut à leurs yeux la représentation qu’ils se font schématiquement de leur lectorat, de leurs auditeurs, de leurs téléspectateurs ou de leur public en général.

C’est pourquoi beaucoup de microcosmes médiatiques et culturels, en Suisse romande, sont pareillement dissociés du tissu social et intellectuel qui les environne. C’est attesté par leur pulsion récurrente de „nouvelles formules” graphiques et rédactionnelles. Elles visent les unes après les autres à regagner l’amour du peuple évidemment constitué de coiffeurs et de caissières mononeuronaux qu’il faudrait gaver de publications plus attrayantes que nourricières — alors même que les coiffeurs et les caissières ont autant besoin de substance et d’élévation que l’élite elle-même supposée rasoir. Bref, l’aveuglement devenu consubstantiel à la norme.

Christophe Gallaz est journaliste, essayiste et écrivain.

© EDITO 2010


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