Deux journalistes d’investigation, un Salvadorien et un Indien, parlent de leur métier. Propos recueillis au GIJC par Guillaume Henchoz.
Eric Lemus: „We are not heroes, we are just storytellers” „Vous avez le temps de répondre à quelques questions?” „Yes, sure, no problem.” Il a l’air amusé de se plier au jeu de l’interview, Eric Lemus. Il faut dire que normalement c’est lui qui tient le micro. Il est venu à Genève pour s’exprimer dans une conférence traitant de l’investigation sur les gangs en Amérique du Sud. Ce Salvadorien a beaucoup enquêté sur les Maras, des bandes établies dans son pays. La pègre locale ne constitue toutefois pas le seul fonds de commerce du journaliste. Ce correspondant de BBC Mundo s’intéresse à de nombreuses thématiques qui traversent l’Amérique centrale: „Je couvre l’exclusion sociale, les problèmes liés aux droit de l’homme ainsi que la question de l’environnement. Je relaie également les questions de politiques internationales.”
Le journalisme est une vocation qui s’est imposée assez tôt dans sa vie. Petit, Lemus se souvient des débuts de la guerre civile qui a secoué le Salvador: „J’avais sept ans au début du conflit. Juste en face de chez moi, il y avait un terrain de football qui servait de lieu d’exécution pour les escadrons de la mort. La journée, on jouait au ballon entre les flaques de sang. C’est dans ce contexte que j’ai rencontré pour la première fois des journalistes. C’étaient des correspondants étrangers qui venaient couvrir les événements. Plus tard, j’ai eu l’occasion d’effectuer des études chez les jésuites où des cours de journalisme étaient proposés. Je n’ai pas hésité.” Sa formation universitaire, il la complète dans une université espagnole avant de se voir proposer le poste de correspondant en Amérique centrale pour la BBC: „J’avais le choix entre vivre confortablement mais comme un étranger en Espagne ou retourner au pays pour y exercer le métier auquel je m’étais formé. Je n’ai pas hésité longtemps.” Père de deux enfants, Lemus a développé une sorte d’économie de la prise de risque dans ses reportages: „Avant même de partir sur le terrain, j’essaie toujours de me demander quand et comment va se terminer l’histoire que j’ai envie de raconter. Je me fixe des limites. Une fois mon travail de journaliste effectué, je coupe les ponts.” Une condition nécessaire pour s’assurer un minimum de sécurité parce que „we are not heroes”, nous confie-t-il dans le blanc des yeux, „we are just storytellers”. On tâchera de s’en souvenir, promis.
Aniruddha Bahal: „L’investigation demande du temps, de l’argent et du talent. Beaucoup de talent.” Fondateur du site Cobrapost.com, Aniruddha Bahal était présent au GIJC afin de présenter ses dernières enquêtes en caméra cachée. Ce n’est toutefois pas avec une caméra qu’Aniruddha Bahal a commencé à exercer ses talents: „Plus jeune, je voulais devenir écrivain. Comme j’aimais écrire, je m’étais dit que le journalisme serait une option intéressante. En fait maintenant que j’ai eu l’occasion de publier, je me rends compte que ces deux activités ne sont pas si indissociables. J’alterne donc entre travail d’écriture et journalisme.”
Le reporter indien a eu l’occasion de lancer un site internet qui l’a durablement installé dans le champ du journalisme indien. Côté modèle économique, le reporter avoue que le projet est encore en phase d’expérimentation: „Notre site est une sorte d’agrégateur d’attention. Il ne nous rapporte cependant pas de quoi manger. L’argent qui rentre provient des ventes de nos émissions à des chaînes de télévision conventionnelles. Nous plaçons ensuite le fruit de nos investigations en ligne, une fois qu’ils ont été diffusées par les médias traditionnels”.
Cobrapost a déjà produit plus de 40 enquêtes depuis ses débuts en 2004. Aniruddha Bahal a bien conscience de travailler dans un secteur de niche. En Inde comme ailleurs la presse a pris un tournant commercial. Le rythme de l’information s’est accéléré et les formats se sont réduits, or l’investigation, „ça demande du temps, de l’argent et du talent. Beaucoup de talent”, rappelle le journaliste indien. Aux problèmes économiques s’ajoute le fait qu’il est parfois dangereux d’enquêter sur certains sujets dans son pays. „Nous rencontrons souvent des problèmes avec les autorités, particulièrement lorsque nous enquêtons sur des affaires de corruption”, note le journaliste qui reste toutefois positif: „L’Inde est une grande démocratie et les médias sont en plein développement.” Gageons que Cobrapost saura s’y trouver une place.
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