Le journaliste Ali Amar signe un livre corrosif sur les dix ans de règne du roi du Maroc. Propos recueillis par Sid Ahmed Hammouche
Journaliste de 42 ans, Ali Amar fut l’un des fondateurs du „Journal” – un hebdomadaire dont la liberté de ton avait symbolisé dans les années 90 l’ouverture du royaume. Pour l’auteur, M6 est un roi „épicurien”: il aime, écrit-il, les grosses cylindrées et le jet-ski et côtoyer les stars du show-biz. Le successeur de Hassan II prend facilement la mouche. Ainsi, le roi du Maroc déteste les sondages qui le concernent, au point de faire saisir un magazine, „TelQuel”, et le quotidien français „Le Monde”. Ali Amar dénonce les limites du système M6.
EDITO: Votre bilan des 10 ans de règne de Mohammed VI? Ali Amar: Il est extrêmement contrasté. Ce que l’on retient en Occident comparativement aux autres régimes arabes est très réducteur de la réalité profonde du pays. Certes à l’actif, on peut parler indéniablement du fameux „Maroc des grands chantiers”, du relatif rattrapage en termes d’infrastructures, de la croissance soutenue du PIB qui a doublé en dix ans, d’une politique territoriale plus efficiente. Le Maroc doit beaucoup cette situation à trois secteurs qui demeurent très incertains, en tout cas très volatiles en temps de crise: le tourisme, les transferts de fonds des Marocains résidant à l’étranger et la manne des phosphates. Mais là où le bât blesse c’est l’incapacité du pays à sortir la majorité de sa population de la misère. Le Maroc végète encore en bas des classements internationaux en termes de développement humain. Plus problématique à mes yeux est le bilan au niveau institutionnel. Mohammed VI n’a pas marqué de véritable rupture avec son père Hassan II dont le long règne de près de quarante ans a été jalonné par la répression. Il suffit de lire la Constitution dont la dernière mouture date de 1996 pour se rendre compte que le Maroc n’est certainement pas une démocratie.
En somme vous dressez le portrait du roi riche d’un peuple pauvre. La richesse personnelle du monarque n’est problématique que lorsqu’on la compare avec la richesse produite par le pays, rapportée au nombre d’habitants. Elle symbolise le gouffre social existant entre nantis et démunis. Le Maroc est un des pays qui crée le plus d’inégalités au monde. Plus de 50 % de la consommation intérieure est le fait de moins de 20 % de la population.
Vous montrez aussi le penchant du roi pour la fête avec les people... Cet aspect de la personnalité du roi est caractéristique de son style. S’il a en effet une réelle empathie pour les plus pauvres, il demeure attaché au faste de la Couronne avec en sus une peopolisation très marquée de l’exercice de son pouvoir. Cela participe à la promotion de l’image d’une monarchie relookée, d’un roi jeune qui vit dans son temps. Elle n’efface pas cependant le caractère féodal du régime.
Est-ce que votre livre est censuré au Maroc? Mon livre est censuré au Maroc. La presse locale en a largement fait écho tout en essayant de dévaluer son apport au débat sur l’impérieuse nécessité de reconsidérer le pacte social existant entre le trône et le peuple. La question de la panne démocratique que connaît le pays après une éphémère parenthèse trop vite qualifiée de „printemps marocain” par la presse occidentale est plus que jamais d’actualité.
C’est dans ce contexte qu’il faut expliquer la destruction du dernier numéro de „TelQuel” avec un sondage pourtant très favorable au roi… La saisie et la destruction des magazines „TelQuel” et „Nichane” ainsi que l’interdiction du journal „Le Monde”, du „Courrier International” et de „Marianne” prouvent une fois de plus que le régime de Mohammed VI consacre la sacralité du roi au-delà des droits élémentaires des Marocains à s’exprimer ou à confronter leurs opinions. Il n’y a que dans les dictatures où l’on investit une imprimerie pour empêcher la diffusion d’un sondage d’opinion sur le chef d’Etat. Le cas de „TelQuel” n’est pas isolé, il confirme encore une fois l’infantilisation de toute une population à qui l’on rappelle sans cesse son statut de sujets et non de citoyens. Et cette interdiction est d’autant plus kafkaïenne qu’effectivement les résultats du sondage sont très positifs pour le roi. Mais il n’est toujours pas admis d’exprimer un quelconque avis sur une institution de nature messianique. Cela remet en question le mythe du despote éclairé, rempart contre les périls et seul capable de décider de l’avenir de 35 millions d’âmes. A mon sens, la monarchie n’a pas besoin d’être aussi fébrile pour être populaire. C’est là tout le grand malentendu que je décris dans mon livre.
Un sacré décalage avec l’image internationale du royaume! Je crois que l’opinion internationale avait envie de croire que la stabilité du Maroc et son effort de développement économique s’accompagneraient d’un adoucissement du régime et d’une transition démocratique calme. Ce n’est pas le cas. La liberté de la presse, qui devrait marquer essentiellement une telle transition, est très malmenée. Nous nous dirigeons vers le renforcement d’un régime dirigiste et autoritaire qui n’est au fond pas très différent des autres régimes arabes. Là où Hassan II avait installé une dictature féroce et répressive, Mohammed VI s’emploie à assurer une continuité des institutions avec une concentration inégalée des pouvoirs politique et économique.
Quelle solution alors? Seule une démocratisation qui autorise et encourage l’expression des opinions diverses dans des agoras civilisées et l’émergence de contre-pouvoirs peut assurer une équité sociale et une meilleure redistribution des richesses. A la place de cet idéal, Mohammed VI a choisi une „monarchie exécutive” qui génère des problèmes cruciaux de gouvernance. Le Maroc en marche profite ainsi aux classes favorisées. La corruption, l’économie de rente, la cooptation, les liens de courtisanerie plombent la possibilité d’un développement égalitaire. D’ailleurs, la question économique est intimement liée aux élites technocratiques qui gravitent autour du Palais, à la consanguinité des rapports entre politique et monde des affaires, à la prédation économique de certains milieux proches du pouvoir. La situation n’est certes pas aussi caricaturale qu’en Tunisie par exemple, mais il y a sur ce plan une certaine convergence des régimes maghrébins. Le roi, chef d’Etat et personne sacrée ne s’accommode pas dans la réalité de son statut d’homme d’affaires et de businessman. Il y a ici une contradiction très discutée.
D’autres sujets tabous: le Sahara, la fortune du roi, sa bisexualité... Les sujets tabous sont inscrits dans les textes de loi, de la Constitution qui empêche tout débat sur la monarchie jusqu’au code de la presse qui foisonne de lignes rouges sur des questions aussi diverses que le conflit très coûteux du Sahara occidental, l’appareil sécuritaire ou l’islam politique. Quant à la sphère privée du roi, elle demeure inviolable même lorsqu’elle interfère avec la politique de l’Etat.
Et les islamistes? La problématique islamiste est très complexe pour la résumer en quelques mots. Mais il existe en effet une réelle concurrence entre le Palais, qui tire de la religion sa légitimité politique, et divers courants qui s’emploient à user de la foi pour gagner des supporters ou bâtir un projet de société alternatif. Les islamistes intégrés au jeu politique ne sont pas une menace pour le trône, leur relatif succès est essentiellement dû à la nature conservatrice et traditionnaliste de la société marocaine et d’un regain de religiosité assez perceptibles dans toutes les classes sociales. La frange minoritaire extrémiste trouve aussi son carburant et ses adeptes dans des facteurs exogènes qui caractérisent l’internationale islamiste. Le roi, en tant que Commandeur des croyants a vu son statut de rempart face à cette influence voler en éclats après les attentats du 16 mai 2003 à Casablanca. La réforme du religieux entamée par Mohammed VI fait face à ce défi.
Bref: Hassan II, M6, même combat? Mohammed VI n’a pas coupé le cordon ombilical avec Hassan II. Il faut se rendre à l’évidence: il n’ y a pas eu de changement de régime à proprement parler depuis 1999. Cela se voit avec la non-application des recommandations de l’instance chargée de la réconciliation nationale qui, faut-il le rappeler, sont restées lettre morte. La torture persiste encore, alimentant les cas de violations des droits de l’homme, la justice est toujours aux ordres et demeure aussi un outil d’intimidation ou de représailles. La formidable opportunité de concilier développement économique et social et démocratisation n’a pas été saisie durant cette période d’entre-deux règnes. Dans ce sens, beaucoup d’espoirs de voir enfin un pays arabe transiter d’un régime absolutiste vers une démocratie, comme ont pu le faire l’Espagne de l’après Franco, le Portugal de l’après Salazar, la Grèce d’après les Colonels ou les dictatures militaires sud américaines ont été vains. Cela reste possible mais la question est de savoir si dix ans de règne n’ont pas tout compromis définitivement.
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