L’opération de fusion Edipresse-Tamedia, qui vise un pur profit économique, devrait en fait porter l’inscription: nuit gravement à notre culture. Par Joël Aguet
Et les artistes dans tout ça? En fin de compte, la question est délicate. Pour les artistes, la situation amène de nouvelles difficultés, ne serait-ce que par la diminution et la moindre concurrence de ces fugaces, mais déjà trop rares, instances de valorisation. Les articles critiques d’un quotidien ou d’un hebdomadaire sont vite recouverts le lendemain, ou la semaine suivante, par de nouvelles pages, qui à leur tour tombent dans l’oubli. Pourtant, ces lignes, à la durée de vie si éphémère, favorables ou destructrices, jouaient leur rôle dans les processus d’acquisition progressive de notoriété et l’attribution des indispensables subventions. En termes de simple promotion, les grandes entités artistiques ont organisé depuis longtemps leurs „plans presse” par-delà même les réactions, faussant clairement le jeu et le rôle de la critique. Le système fonctionnait à deux ou trois vitesses, selon le potentiel publicitaire mis en jeu par l’institution ou la salle d’accueil, le nombre de complicités développées par l’artiste ou la compagnie, voire le degré d’innocence „vendable” des jeunes émergeants. La probable disparition de ce jeu, en grande partie pipé est-elle donc si regrettable?
Trop tôt pour enterrer la presse. Malgré tout ce qu’on a pu lire et entendre sur la prochaine disparition de l’écrit, il est encore trop tôt pour enterrer les livres et la presse. Pour preuve: de gros groupes continuent de miser sur la rentabilité de certains ouvrages et journaux. Pour l’essentiel, disons-le tout de même sans illusions, il n’y a dans ces „certains”-là que peu de place pour les artistes et il n’est pas besoin d’être grand clerc pour comprendre qu’il y en aura de moins en moins. Il s’agit donc de développer d’autres stratégies pour continuer d’avancer et de perfectionner nos arts, sans leur secours. Lequel a, disons-le, failli plus souvent qu’à son tour au cours des dernières années: baisse des compétences des critiques, diminution de la reconnaissance de leur statut, information submergée par l’émotionnel et la starification, invasion du „culturel-vendeur” dans les champs jusque-là dévolus aux arts. Il manque surtout, depuis trop longtemps, la part critique qui, dans le meilleur des cas, permettait à l’artiste d’avancer dans sa recherche personnelle. Plus fondamentalement encore, ce qui va faire défaut, c’est l’ouverture et la révélation du travail des artistes à de nouveaux et larges publics.
Trouver d’autres canaux. Ces deux fonctions devront donc trouver d’autres canaux que ceux traditionnellement offerts par la presse pour se poursuivre ou être réactivés. Car l’attente est énorme, de la part des publics, d’une parole de relais, une médiation, qui permette d’accéder aux œuvres, aux spectacles, aux expositions. Déjà l’avis d’amis dont le jugement est estimé compte beaucoup dans les choix culturels. Des réseaux seraient ainsi sans doute à tisser, pour avertir les proches et les connaissances de toute soirée réussie au théâtre, ou exposition enrichissante, ou film à ne pas manquer. Ce qui relève aujourd’hui de la conversation occasionnelle pourrait former sur internet des réseaux de critiques avec lesquels on pourrait reconnaître des conformités de goûts, en retrouvant les jugements sur d’autres spectacles…
Amateurisme. Malheureusement, ces opérations semblent vouées au bénévolat et donc à l’amateurisme, alors qu’il s’agirait de permettre plutôt un plus grand professionnalisme en la matière. Car le métier de critique est exigeant et implique diverses contraintes ainsi qu’une déntologie. De surcroît, il paraît paradoxal de prôner la création d’un forum permanent sur le net dont la finalité est d’inciter les gens à sortir et à en rencontrer d’autres, à risquer l’échange et l’accord d’un moment autour d’un sujet ou la confrontation d’idées, de sensibilité. Si l’ouverture à de nouveaux publics que pouvait représenter la médiation journalistique est en train de rétrécir, en diversité comme en temps accordé et en qualité de suivi, il s’agit donc de trouver d’autres formes de relais sans plus trop compter sur les médias de large diffusion. Peut-être que les arts pourraient entre eux inventer des façons d’ouvrir leurs publics à d’autres artistes d’autres domaines? Bien sûr, on le sait, il est déjà dur de se battre pour soi, mais dans des alliances mouvantes, sur des terrains et des rythmes de production différents, peut-être y aurait-il quelques éléments de réponse, parmi d’autres.
L’exemple de l’Arsenic. Il serait sans doute profitable aussi que les salles (d’expositions, de spectacle, de projection…) puissent prendre à leur compte ces relais de haut niveau, qui vont manquer de plus en plus, en se dotant par exemple d’instances critiques internes. A l’image de ce qui avait été brillamment réalisé à la fin des annés 90 à l’Arsenic de Lausanne, où les coproductions maison se voyaient offrir par le théâtre lui-même une analyse critique dressée par des spécialistes et des chercheurs. De telles démarches mériteraient des soutiens particuliers, comme d’ailleurs une généralisation des rencontres des artistes avec le public – sous toutes les formes imaginables. Sur ce point, les artistes vivants ont de grands avantages sur les morts, même très célèbres. Il vaudrait la peine d’en faire profiter nos contemporains.
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