Les journalistes doivent redevenir un contre-pouvoir pour affirmer la réalité. Or sans l’appui de leur rédaction en chef, ils courent au casse-pipe. Parole de Robert Fisk, reporter au long cours. Interview exclusive pour EDITO par Sid Ahmed Hammouche et Patrick Vallelian
Est-ce que le journalisme d’investigation existe encore? Il existe, il existait et il existera toujours. Or étonnamment, on vit dans un village global qui n’a jamais été autant mal informé. Aujourd’hui, il faut une prise de pouvoir des rédacteurs en chef pour encourager l’enquête, le travail de terrain … Il faut toucher les sujets sensibles sans se laisser influencer par des cabinets de communication ni tomber dans le journalisme des porte-parole. Pour être un bon journaliste, il faut fuir les clichés, dont le métier est malheureusement coutumier. Comme on le voit avec le thème de la sécurité, le terrorisme, l’Islam, le Moyen-Orient, la Chine … les raccourcis tuent l’information.
Par exemple? Travailler sur Israël est très sensible. Il faut que le journaliste qui entame l’investigation soit totalement appuyé par sa rédaction en chef. Ce que j’appelle le „total agreement”. Mais je dois l’avouer, ce n’est pas toujours le cas. Nombreuses sont les rédactions qui, après avoir lâché une bombe, tentent de la désamorcer ou de la nuancer. Elles la publient sans assumer. Or l’éditeur et le reporter doivent travailler ensemble. A notre époque, cette condition est plus que nécessaire. Je dirai même plus qu’avant.
C’est votre cas? J’ai fait une grande enquête après le massacre de Cana par l’artillerie israélienne en 1996. J’avais des preuves que les Israéliens avaient employé des drones. Ils savaient donc ce qui s’était passé. Mon rédacteur en chef m’a soutenu et a décidé de publier l’intégralité de mon reportage. Il a eu ce courage alors qu’aujourd’hui nombreux sont les responsables qui vous censurent pour ne pas porter atteinte à l’image d’Israël. Si on réagit comme ça, le journalisme est fini.
L’investigation est aussi le boulot du rédacteur en chef? La rédaction en chef doit aller au-delà de l’information officielle, fouiner, confronter les avis, revenir sur les lieux de l’actualité … Prenez l’exemple de l’invasion de l’Irak, en 2003. Les gouvernements américain et britannique ont produit des mensonges énormes pour justifier la guerre contre Saddam Hussein. Pour les populations américaine et britannique, les armes de destructions massives ont bel et bien existé. Le „New York Times”, le grand journal des Etas-Unis, a porté la parole de l’administration Bush de l’époque et même aujourd’hui, il reproduit sans problème le discours du Pentagone, de la Maison-Blanche sur l’Iran … En Angleterre, les journaux de droite comme le „Daily Telegraph”, le „Daily Express”, „The Mirror”, „The Sun”, ont accepté les mensonges de Tony Blair. „The Independent”, le journal pour lequel je travaille, n’est pas tombé dans le piège. Nous sommes contre la guerre. Nous avons constitué beaucoup de dossiers sur ça. Le temps nous a donné raison puisque l’intervention en Irak a tourné au fiasco. Aujourd’hui même Blair doit répondre de ses mensonges. En même temps, vu notre position, nous avons été très critiqués par le gouvernement anglais. On a voulu nous passer pour des réactionnaires …
Et pourtant vous aviez vu juste … Quand je replonge dans les dossiers du gouvernement britannique pour justifier la guerre en Irak, on découvre un tissu de mensonges. De la cuisine toxique concoctée par les services de renseignement anglais. Aujourd’hui rares sont les journalistes qui ont refusé de manger de ce pain-là et qui avouent être tombés dans le panneau. En Grande-Bretagne, seuls deux journaux, „The Guardian” et „The Independent”, sont restés loin de la propagande de la guerre. Deux journaux, c’est peu … Que faisaient les journalistes d’investigation?
Vous voulez dire que les médias ne doivent pas suivre les recommandations des va-t’en-guerre… „The Independent” a mené ses propres investigations pour voir s’il est nécessaire de déclarer la guerre à l’Irak, si les armes de destruction massive existaient, quel était le danger Saddam dans la région … Le résultat de nos recherches montrait la manipulation. Nous avons réalisé que les inspecteurs des Nations Unies n’ont pas terminé leur travail d’inspection en Irak. Les dés étaient pipés. Obama est également concerné. Son administration reproduit les mensonges sur le terrorisme pour influencer l’opinion publique. Même si on sait que la guerre en Afghanistan ne sera jamais gagnée. C’est une catastrophe pour le monde et pour la crédibilité des médias. Une catastrophe pour les Irakiens, les Afghans, les Iraniens, les citoyens européens … Et les journalistes? Les journalistes doivent redevenir un contre-pouvoir pour affirmer la réalité. Il ne faut pas s’excuser d’avoir découvert un mensonge. La force du journaliste est de poser la question du pourquoi. Pourquoi vous nous dites cela? Quelles sont vos preuves? Le rôle du journaliste et du rédacteur en chef est de rétablir les faits.
Mais les médias manquent aussi de moyens! Le problème ne réside pas dans les moyens. La réponse est la ligne éditoriale. Les médias du monde libre doivent se demander pourquoi. Après le 11 septembre 2001, c’était très facile aux journalistes de se demander comment ça s’était passé. Comment les kamikazes ont encastré leurs avions dans les tours jumelles? On a tout su sur les Arabes, les musulmans, l’identité des kamikazes. Mais quand un journaliste pose la question du pourquoi on en est arrivé là, immédiatement le ciel tombe sur votre tête. Alors que c’est la base. On doit se demander s’il n’y a pas un problème au Moyen-Orient. Nous devons faire confiance à notre opinion publique. Elle est assez mature pour saisir la complexité de la réalité. C’est là pour moi que commence l’investigation. Il est nécessaire de se poser toutes les questions.
Comme celles autour du blocus de Gaza … La situation à Gaza est tragique. Il y a d’abord le siège par l’armée israélienne, mais aussi pour le Hamas qui profite de la situation. Il contrôle les tunnels qui lui rapportent plus de 360 millions de dollars par an. La vie de la population est sacrifiée pour des calculs politiques et pécuniaires. C’est notre honte. Si la même situation que Gaza existait en Chine, les critiques pleuvraient. Avec Gaza, c’est une situation spéciale parce que le siège est maintenu par les Israéliens. Et en Occident, il est interdit de critiquer l’Etat hébreu.
Pourquoi? J’ai critiqué souvent les Arabes et les Israéliens dans mes articles et mes livres. Comme j’ai passé presque la moitié de ma vie au Moyen-Orient, je peux vous dire que j’y ai plus d’ennemis que d’amis. Pour moi, cette région est une grande tragédie où il est inutile d’appliquer la règle du fifty-fifty, d’écouter les deux parties. Notre travail est de se concentrer sur la souffrance. Si je devais couvrir la situation des esclaves au XVIIIe siècle, est-ce que je consacrerais la moitié de mon reportage aux gardiens des esclaves. Non! Si vous aviez vécu la libération d’un camps d’extermination nazi, est-ce que vous auriez donné la parole autant aux gardiens qu’aux déportés?
Comment réagissez-vous quand on vous accuse d’être pro-palestinien ou pro-arabe? Etre taxé de pro-arabe, c’est également être pro-terroriste. Moi, je suis un journaliste qui rapporte ce que je vis et je vois même si la couverture du conflit au Moyen-Orient est comme une maladie.
Vraiment? Lisez le „New York Times” à propos du mur construit par Israël. Il parle d’une barrière de sécurité alors que cette construction est plus grande que le mur de Berlin. Si vous faites une recherche historique, vous vous rendrez compte qu’il s’agit là de la même terminologie utilisée par la DDR avant la chute du mur de Berlin. Cette barrière est un obstacle, une honte … On parle également de territoire disputé au lieu de territoire occupé dans la presse. Ne me dites pas que la presse occidentale ne sait pas ce qui se passe en Palestine et que ce pays est partagé par un mur illégal. Et puis, il y a des colons juifs qui exproprient des Palestiniens et des enfants palestiniens qui lancent des pierres sur l’armée israélienne. Là, on se dit pourquoi des Palestiniens jettent des pierres et on oublie de parler de la colonisation. Les médias préfèrent montrer que les Palestiniens sont violents.
Et que dire de la guerre contre Gaza où il n’y avait pas de journalistes occidentaux dans la bande ou presque? Mais Al-Jazeera était partout. Pour la première fois, les journalistes arabes étaient plus importants que les occidentaux sur le terrain, notamment parce que les Israéliens ont interdit à ces derniers de couvrir le conflit depuis Gaza. Pour la première fois de l’histoire, les journalistes palestiniens ont raconté au monde la guerre, sans le prisme occidental. Pour la première fois, des grands journaux occidentaux ont publié des signatures palestiniennes. C’est le cas pour votre journal? Notre correspondant palestinien à Gaza a raconté en une du journal l’histoire de son père qui a été tué lors du deuxième jour de l’attaque israélienne. Il a écrit un reportage triste et sensible sous le titre „la vie et la mort de mon père”. A Gaza, la presse occidentale a fait son travail depuis une colline. Quelle honte!
Et vous? J’ai refusé de couvrir cette guerre. Les journalistes irakiens rapportent aussi à leurs risques et périls la situation au quotidien. Les journalistes occidentaux ne peuvent pas voyager en Irak, de peur de la violence ou des prises d’otages. Alors, les rédactions emploient des localiers. Or les journaux américains ne signent jamais avec leurs noms, ou leurs noms sont écrits avec des caractères minuscules à la fin du reportage. Existe-t-il plusieurs types de journalisme dans le monde? Partout, vous avez des journalistes qui veulent être proches du pouvoir. Quand j’écoute les correspondants américains au Pentagone, j’entends les porte-parole de l’armée américaine. Ils disent ce que le Pentagone pense, ce que le Pentagone affirme … Pourquoi ne pas demander au porte-parole du Pentagone d’intervenir directement sur CNN? C’est un journalisme de connivence. Finalement, on applique les mêmes normes que la presse officielle en Chine, en Inde ou au Pakistan. A ce point? Au Pakistan, les journalistes ont brisé les chaînes. Ils se sont révoltés contre le pouvoir en place. En 2001, j’ai écrit que la presse pakistanaise était plus intéressante que le „New York Times”. La presse américaine était très orientée comme aujourd’hui sur l’Iran. Quand je lis le travail des journalistes qui reproduisent la parole du gouvernement comme parole d’évangile, je trouve ça incroyable. Heureusement, il y a des journalistes qui recherchent la vérité. En revanche, je me demande pourquoi les journalistes qui rapportent la parole des officiels sans la nuancer ont choisi ce métier. Mais pour être un bon journaliste, il faut avoir des infos confirmées par les officiels, non? C’est un problème. Souvent le journaliste qui travaille sur un sujet ne reçoit pas de réponse officielle ou il est attaqué. On dit que ce qu’il écrit est un mensonge. Dans „The Independent”, nous publions les positions officielles en fin du reportage ou de l’enquête. Mais cela ne nous empêche pas à publier notre recherche. Revenant au mensonge des armes de destruction massive, pourquoi les médias n’ont pas reconnu qu’ils ont été manipulés? Si la presse continue de dire que les armes de destruction massive existent, c’est pour des raisons politiques. Le „New York Times”, le „Daily Telegraph” continuent de développer les mêmes mensonges contre l’Iran et le danger nucléaire. L’investigation est-elle possible dans une presse en crise. L’argent existera toujours pour une petite enquête journalistique. Le problème aujourd’hui, c’est que des lecteurs veulent lire gratuitement sur internet nos reportages. Du coup, ils n’achètent plus le journal papier. Résultat: leur argent ne sert plus à financer l’information. Et le piège se referme sur le lecteur et sur le journal. Les gens cherchent désormais ailleurs l’information qu’ils ne trouvent pas dans leurs journaux. Nous, journalistes avons failli. Il faut le reconnaître. Nous avons perdu la confiance des lecteurs et internet a aggravé la situation. Beaucoup ne veulent plus payer un sou pour une presse qui n’est pas à la hauteur. Quels sont vos conseils pour les futurs journalistes?Trois choses: le sujet prime, se concentrer toujours sur la preuve et s’assurer que le rédacteur en chef s’implique dans votre sujet.
Sid Ahmed Hammouche est journaliste à „La Liberté”; Patrick Vallelian est journaliste à „L’Hebdo”.
Robert Fisk, 64 ans, est correspondant au Proche-Orient du journal britannique „The Independent”. Il est qualifié par le „New York Times” comme „probablement le plus grand reporter britannique à l’étranger”.
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