Les millions économisés par la RTS dans le cadre de la convergence seront réinvestis dans l’offre radio-télévisée, promet Gilles Marchand. Propos recueillis par Christian Campiche
EDITO: Depuis le début de l’année, la convergence de la radio et de la télévision est entrée dans les faits en Suisse romande. Des résultats sont-ils déjà palpables? Gilles Marchand: La phase de gouvernance est en train d’être posée. A fin juin, on aura organisé tous les départements, tous les services, l’encadrement, etc. C’est à ce moment-là que l’on pourra travailler sur les offres. L’entreprise est complexe, il y a 2000 personnes… D’où l’importance de mettre en place des bases solides. Je me réjouis d’arriver à l’été afin de pouvoir me consacrer aux contenus.
Quels sont les échos qui vous parviennent des rédactions après l’annonce du programme de convergence? L’inquiétude est toujours grande. Le personnel attend de voir car c’est un programme sur quatre ans. En 2014, nous ferons le point. Mais je pense que les rédactions ont pris la mesure du changement fondamental de contexte dans lequel elles travaillent. A défaut de partager des solutions, on peut partager le constat: l’immobilisme dans les structures anciennes n’est pas une option, il nous mène dans une impasse totale si on ne cherche pas à s’adapter. La TSR et la RSR n’ont pas raté le virage digital, il y a une dizaine d’années, la TSR est même en avance sur ce plan-là en Europe. Aujourd’hui, j’ai l’intention de continuer sur cette lancée. Grâce à la promotion croisée, je compte développer l’impact de nos programmes de radio et de télévision dans un paysage de plus en plus saturé. Nous cherchons trois gains: gain en efficience, gain en impact, gain en intelligences. Je ne suis absolument pas d’accord avec l’idée que pour améliorer la qualité et la diversité, il faut dresser des murs entre les rédactions. Je retiens de ma formation de sociologue que les sociétés sont mortes quand elles se sont emmurées et qu’elles se sont développées lorsqu’elles se sont ouvertes.
On parle beaucoup des newsrooms. C’est un sujet vraiment d’actualité? Dans le cadre de la convergence, nous avons renoncé à faire un centre newsroom unique. Principalement pour des raisons économiques. Un centre news aurait signifié pour nous un investissement de 20 à 25 millions. Or tout le processus que nous entreprenons, c’est justement pour alléger les charges fixes et mettre l’argent que nous économisons dans l’offre. Contrairement aux Canadiens, aux Belges, aux Tessinois qui sont physiquement rassemblés, nous avons une contrainte logistique majeure. Nous n’avons pas de locaux à Genève ou Lausanne qui auraient pu recevoir toutes les rédactions en un seul endroit. L’autre aspect, c’est que l’on peut faire fonctionner des rédactions sans les mettre toutes au même endroit. Nous procéderons comme les Alémaniques sur cette question.
S’il y a une conférence de presse, ce ne sera donc pas forcément la même personne qui couvrira l’événement pour les deux médias? En principe pas. S’il s’agit d’un pur son qui ne demande pas de traitement journalistique particulier, on peut imaginer qu’une prise de son pour la radio et la télévision suffise. Si, par contre, il y a un sujet avec un angle, un traitement spécifique, là il y aura une équipe TV et radio. Si on prend l’exemple d’une affaire économique importante, comme celle de l’UBS, j’imagine qu’une réflexion journalistique où l’on peut partager les points de vue à la radio, la télévision et sur le web sera plus intéressante que si chacun travaille dans son coin et que l’on appelle deux, voire trois fois de suite la même personne.
Quand le projet de convergence a été annoncé, on a parlé d’économies dans les supports et les infrastructures. Que signifie économiser dans les supports? Ce sont des domaines d’activité très précis comme l’informatique, les ressources humaines, les finances, la gestion, les bâtiments, soit tout ce qui n’est pas directement lié à la production de contenu. Notre but est d’économiser 10 pour cent de nos dépenses, soit entre 5 et 6 millions par année. L’idée étant aussi de remettre ces millions dans l’offre, selon le principe des vases communicants. Sinon nous aurons des difficultés majeures, non seulement à développer, mais à maintenir tout simplement nos productions actuelles.
Vous parlez d’améliorer l’offre. Quels sont les domaines qui devraient bénéficier de cette manne? L’information, le divertissement? En radio comme en télévision, l’enjeu c’est la production originale généraliste. Mais il y a plus de pression en télévision. Si vous regardez une grille de programmes tv, vous constatez que 65 à 75 pour cent des programmes sont achetés, 30 pour cent produits. Ce qui coûte cher, ce sont justement ces 30 pour cent que nous produisons. Ils représentent les salaires des collaborateurs, l’amortissement des équipements de production, les caméras, les studios et les frais cash qui permettent aux émissions de fonctionner. L’achat de fiction est ce qui coûte le moins cher. La différence avec les chaînes françaises est dans cette production propre, originale. Et là, la Suisse romande est particulièrement sous pression en TV parce que, d’une part, elle a moins d’argent que la Suisse alémanique – on a 100 millions de moins avec un mandat de grille à peu près équivalent – et, d’autre part, parce que nous n’avons pas le dialecte, ni les défenses naturelles qui sont liées à une langue spécifique. La Suisse romande est un territoire complètement ouvert à la France, ce qui favorise une forte versatilité des téléspectateurs.
En janvier dernier, le Tribunal fédéral a admis un recours de la chaîne française M6 dans l’affaire des fenêtres destinées à capter les ressources publicitaires suisses. TF1 pourrait s’engouffrer dans la brèche. Où va-t-on comme ça? C’est une grave et très mauvaise nouvelle. Le leurre est que les opérateurs français – comme les allemands en Suisse allemande, d’ailleurs – aspirent les ressources publicitaires suisses sans réinvestir sur ce marché. Nous risquons d’assister purement et simplement à un appauvrissement dramatique des moyens déjà modestes en Suisse en matière de production audiovisuelle et culturelle. Une piste serait de discuter avec les ayants droit car le non- respect des droits de diffusion met en péril toute l’économie de certains domaines, comme le sport. Par exemple, en vue du prochain Mondial de football en Afrique du Sud, nous allons suivre de près les clauses d’exclusivité que n’a pas M6 en Suisse. La presse écrite, qui subit une crise importante, va aussi souffrir des conséquences de cet appel d’air. A cela s’ajoute un autre facteur. Si nous ne pouvons pas augmenter la redevance, il va falloir procéder à des coupes supplémentaires pour équilibrer nos comptes. Ce qui aura un impact sur la qualité de nos productions.
© EDITO 2010 |