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StartseiteArchivEDITO 02/10EDITO 02/10 F

„Je suis un activiste qui s’efforce de faire évoluer les situations”
Günter Wallraff évoque ses enquêtes menées sous des identités d’emprunt, sa motivation à s’engager et ses convictions de journaliste.
Interview: Philipp Cueni/Photos: Marion Nitsch/Traduction: Anne-Sylvie Mariéthoz

EDITO: Vos enquêtes réalisées en tant que journaliste infiltré vous ont rendu célèbre. Mais vous effectuez aussi des reportages en recourant à des méthodes plus conventionnelles.
Gunter Wallraff:

Toujours plus d’informateurs issus des hautes sphères de l’économie me font confiance, sans doute parce que les cadres et autres top managers en prennent aussi pour leur grade par les temps qui courent. Je viens justement d’être contacté par le collaborateur d’une autorité suisse. On me voit comme une personne de confiance, qui traite les sujets avec sérieux. Il est vrai que je vérifie les rapports et les dossiers de manière très consciencieuse. On ne peut pas se baser sur un seul témoin, car cette personne peut tergiverser, céder à la pression, voire se faire acheter. Lorsque l’histoire me semble tenir la route, il m’arrive aussi de publier des reportages de deuxième main, mais c’est l’exception.

Les „enquêtes indirectes” que vous mentionnez dans votre livre tournent autour de la haute gastronomie, de la chaîne Starbucks, ou encore de la Deutsche Bahn qui, suite à une tentative de privatisation, se trouve dans un état „scandaleux”.
Dans le cas de Starbucks, j’ai recueilli des témoignages mais je n’ai pas moi-même travaillé dans l’entreprise. Je me suis néanmoins rendu sur les lieux et j’ai des informateurs qui travaillent toujours pour cette chaîne et que je dois protéger. Dans certains cas, il m’est aussi arrivé de chercher une nouvelle place de travail pour mes informateurs.

Dans ce type d’enquête, vous vous appuyez avant tout sur le témoignage de vos informateurs ou vous vous livrez aux fastidieuses recherches et vérifications habituelles, en allant interroger les instances mises en cause?
J’ai toujours plusieurs témoins, je demande des déclarations sous serment, je vérifie les documents plutôt deux fois qu’une et je confronte les autorités et les entreprises avec les dénonciations qui les concernent.

Les risques d’intox sont importants, comment faites-vous pour vous prémunir?
Il faut toujours examiner les informations et les sources d’un œil critique. En cas de doute, je renonce à publier.

Votre méthode d’enquête est si étroitement liée à votre personne que certains la nomment la „méthode Wallraff”. Souhaitez-vous voir d’autres journalistes se l’approprier?
Je n’ai ni droit d’auteur ni droit d’exclusivité à revendiquer sur cette méthode. Bien au contraire. J’ai des contacts avec des confrères actifs dans divers pays, qui se réclament de cette méthode – Fabrizio Gatti en Italie, un journaliste itinérant en Chine qui mène des enquêtes à haut risque, au Ghana enfin, un confrère qui effectue des recherches dans plusieurs pays, en y mettant un zèle véritablement obsessionnel et en prenant beaucoup de risques, car il s’intéresse à des thèmes tels que la prostitution enfantine ou le marché de la drogue. Je ne suis de loin pas la seule personne qui ait les capacités et la disponibilité pour le faire. Mais il faut une certaine dose de persévérance et ne pas s’attendre à des résultats rapides, être également prêt à abandonner un thème quand on ne parvient pas à endosser le rôle correspondant. Mais c’est une méthode qui peut s’apprendre et je suis en train de développer un concept à cet effet.

Les „enquêtes à la Wallraff” concernent toujours de grosses affaires. Votre méthode peut-elle s’appliquer à des enquêtes ordinaires, des histoires de tous les jours?
Je pense que oui, car il s’agit avant tout d’un état d’esprit: questionner, ne pas s’en tenir à la version officielle, ne pas rester à la surface mais aller voir à l’intérieur comment les choses se passent réellement. Sans y prendre garde, on se retrouve vite à évoluer en circuit fermé et à faire le jeu du pouvoir. J’essaie au contraire de m’intéresser au sort des plus démunis, de faire preuve de curiosité et de dépasser mes propres préjugés. Ce n’est pas une position facile à tenir car on se retrouve dans un entre-deux très inconfortable, où personne ne vous soutient. Mais en fin de compte, ça vous renforce.

A propos de méthode: votre façon de procéder est aussi critiquée au sein de la profession, on vous reproche de travailler de manière peu journalistique.
Je me situe clairement à la limite du genre. Ma façon d’opérer sort du cadre habituel de l’enquête journalistique, c’est une forme de ... Comment dire ...? Je ne trouve pas d’expression appropriée. Disons qu’on me fait part de très nombreux cas d’injustice, qui sont pour moi autant de cas de conscience. Comme je suis en position de le faire, je vais trouver les autorités et les entreprises concernées et je fais pression sur elles. Je les pousse à agir en leur disant: „Voilà ce que je sais. Si vous faites cesser cette injustice, vous nous rendez service à tous les deux, car ainsi je n’aurai pas à publier ces faits qui vous concernent.” Certaines fois, les choses rentrent dans l’ordre ou il m’arrive aussi d’intervenir en tant que médiateur. J’intercède en somme en faveur des personnes qui subissent des situations d’injustice. Mon thème est grillé après ce genre d’interventions, mais ce sont les résultats qui comptent.

Vous plaidez d’une part l’intransigeance et d’autre part, vous jouez les avocats. Que devient votre crédibilité de journaliste dans tout ça?
On ne peut pas toujours satisfaire tout le monde, il faut prendre position. Je tiens pour ma part à être du côté des plus faibles, ceux qui n’ont pas de lobby pour les défendre. C’est une attitude clairement partisane, mais pas dans le sens politique du terme.

Vos comptes rendus sont-ils unilatéraux?
Je dois tenir compte de tous les aspects et en fin de compte, les faits révélés doivent correspondre à la réalité: c’est la base.

Demandez-vous à la partie adverse de se prononcer sur les faits qui lui sont reprochés?
Oui, mon enquête doit tenir la route, y compris face au tribunal. Mes livres sont presque tous passés par cette étape et ont obtenu l’aval de la justice.

Vous devez faire face à beaucoup de pression.
Lors de la sortie de mon dernier ouvrage, un directeur de call center a dissuadé certains intermédiaires de diffuser le livre, en recourant à des manœuvres d’intimidation. Ses arguments ne valaient rien sur le plan juridique, car j’avais des témoins pour attester mes déclarations. J’ai donc intenté une action en justice par le biais de mon éditeur et j’ai obtenu des dédommagements.

Vos enquêtes de terrain vous amènent parfois à vivre des situations très éprouvantes sur le plan physique ou psychique. Qu’est-ce qui vous pousse à continuer malgré tout?
La motivation de donner une légitimité et une place à des gens qui n’en ont pas. Je me sens proche de ces laissés-pour-compte qui n’ont aucune possibilité de se faire entendre, je me fais un devoir de leur donner une visibilité et une voix. Certaines rencontres débouchent sur des amitiés. A bien des égards, je me sens étranger dans cette société et le fait d’endosser le rôle du marginal de service, crée à la longue une nouvelle forme d’appartenance.

Vous vous sentez moins étranger dans vos rôles que dans la vie „normale”?
Si paradoxal que cela puisse paraître, c’est souvent le cas. J’éprouve un sentiment d’authenticité dans mes rôles et je suis plus spontané, plus créatif et plus ouvert – par la force des choses, je trouve aussi davantage de ressources. Dans la vie ordinaire, je suis plutôt quelqu’un de réfléchi et de conciliant. Mais lorsque j’interprète mes personnages, je deviens souvent combattif.

Vous sentez-vous toujours aussi bien dans la peau de vos personnages, lorsque vous devez, par exemple, inspecter votre matelas dans le foyer des sans-abri pour en chasser la vermine, ou lorsque vous craignez d’être agressé?
Il faut se faire violence pour quitter cette vie de confort et de privilèges, laisser pour un temps tous ces avantages pour endosser un rôle. C’est une façon de partager un peu de mon bien-être. J’ai de plus acquis ma renommée grâce à ce travail. Il serait donc lâche et traître de ma part de faire comme si cette époque était révolue.

Lors d’un reportage en Grèce, vous avez été soumis à la torture. N’y-t-il pas des situations où vous vous retrouvez face à vos limites et où vous songez à laisser tomber?
C’est un processus difficile de se glisser dans un rôle. Mais après quelque temps, je perds ce sentiment d’aliénation et je maîtrise mon personnage. Mieux: après quelques semaines, je m’identifie totalement avec lui et je rêve même comme lui. Il n’est dès lors plus possible de revenir en arrière ou de décider: „je m’arrête là.”

Est-ce que vos rôles vous posent parfois un problème moral? Dans le fond, vous jouez la comédie et vous n’êtes pas le copain que vous prétendez être. Et puis vous avez toujours la possibilité de quitter cette situation désagréable.
Ces gens dont je partage le sort durant quelque temps, sont plutôt enthousiasmés par mon travail et ils m’encouragent. Enfin quelqu’un s’intéresse à leur situation et fait quelque chose, alors qu’ils n’ont eux-mêmes aucune marge de manœuvre. Il m’est aussi arrivé d’être reconnu par un collègue qui n’a rien dit jusqu’à la fin de mon enquête pour ne pas me déstabiliser, car il approuvait ma démarche. J’y ai vu une belle preuve de confiance. Il en va de même pour tous ces inconnus qui s’adressent à moi et me confient leurs documents et leur histoire.

Vous vous imposez aussi vos propres limites?
Je ne rentre pas dans la sphère privée, dans l’intimité, même de mon pire ennemi. Mon travail s’arrête là où commencent les enquêtes de la „Bild-Zeitung”.

A travers vos rôles, vous déclenchez des processus qui n’auraient sans doute jamais eu lieu sans vous?
En quoi est-ce que je pousse les gens à agir? Tout au plus dans la mesure où ils développent une certaine assurance et décident d’en finir avec la résignation, de parler de leurs problèmes et de voir dans quelle mesure le courage civique existe encore dans ce pays.

Le code de déontologie du Conseil de la presse précise que les recherches menées sous couvert d’identités d’emprunt ne sont admises que dans les cas exceptionnels, lorsqu’il n’est pas possible de se procurer les informations autrement.
Lorsqu’on attente aux droits de l’homme et lorsque les droits syndicaux sont eux-mêmes bafoués, voire niés, on se retrouve dans une situation de légitime défense. Dans le journalisme tel qu’il se pratique Outre-Atlantique, ces méthodes sont admises et ne sont pas contestées.

Vous appliquez des méthodes traditionnelles dans vos reportages et vous enquêtez en recourant à des rôles d’emprunt pour d’autre affaires: deux procédés bien différents qui, sur le plan journalistique, aboutissent à des résultats comparables?
Le reportage „indirect” ne fournit pas la même vision des choses. Le fait de se rendre compte par soi-même de ce qui se passe permet un autre type de compte rendu, plus crédible, car l’expérience confère aux récits une force d’évocation qu’ils n’ont pas autrement.

Comment préparez-vous vos rôles?
C’est différent de cas en cas. Certains rôles se préparent pendant des années et n’aboutissent pas forcément. J’avais par exemple prévu de me glisser dans la peau d’un Noir pour enquêter sur le régime de l’apartheid en Afrique du Sud. Mais la libération de Nelson Mandela a rendu ce projet obsolète. Puis j’ai préparé une enquête sur les boat-people, que je n’ai pas réalisée faute de trouver un passeur qui accepte de m’embarquer contre paiement. Ensuite j’ai endossé le rôle d’Ali, le travailleur turc. Façonner un personnage prend toujours du temps, mais il arrive que je laisse spontanément tomber un rôle pour en adopter un autre.

Effectuez-vous des recherches préalables pour être au courant des faits?
En partie. Mais je ne peux impliquer personne à ce stade de mes projets. Il est en outre important d’aborder certains rôles sans préparation ni préjugé: de plonger dans la réalité avec un regard neuf. L’expérience nous dévoile toujours une réalité bien différente de celle que l’on imagine. Elle est soit pire, soit moins grave, soit autrement pénible, mais dans tous les cas, elle est en décalage avec l’idée que l’on s’en fait au départ.

Vous avez dit tout à l’heure que vous vous identifiez totalement à vos rôles. Mais vous devez par moment retrouver vos réflexes de journaliste et prendre des notes ou actionner votre enregistreur.
Je prends des notes en permanence et le soir je m’enregistre. Je dissimule parfois un appareil que je laisse tourner, ou je me fais accompagner d’une personne munie d’une caméra cachée. Les récits que je rédige de mémoire sont toujours plus faibles, car avec la distance, on a tendance à adoucir le propos, à se censurer ou à relativiser. C’est pourquoi les enregistrements et les notes prises sur le vif sont si importants.

Dans votre dernier livre, vous décrivez une situation qui s’est produite dans la rue: vous dormez dans votre sac de couchage lorsque vous vous faites réveiller sans ménagement et vous prenez peur. Vous enclenchez alors votre enregistreur?
La bande tournait déjà. Comme on ne sait jamais quand une chose importante va se produire, je la laisse souvent tourner en continu, quitte à enregistrer des heures de silence.

Vous passez continuellement d’un rôle à l’autre: du journaliste au personnage d’emprunt?
Oui, je suis le chroniqueur de mon propre vécu. Mais je suis aussi un activiste qui s’efforce de faire évoluer les situations. Il m’arrive également de m’entretenir à postériori avec des personnes sur lesquelles j’ai publié des compte rendu critiques. Je vais par exemple prochainement rencontrer le fans-club de Dresde, dont certains membres m’ont menacé lorsque j’ai effectué mon enquête déguisé en immigrant africain, ainsi que la vendeuse de cosmétiques qui m’a traité de manière discriminatoire, lors du même reportage. Ces rencontres débouchent parfois sur des prises de conscience.

La caméra est un élément nouveau. En plus de vos publications, vous produisez désormais aussi des reportages filmés.
Le film ne présente qu’un extrait d’une longue enquête réalisée parmi les sans-abri: le livre est beaucoup plus exhaustif. Film et texte sont complémentaires. A l’époque de „Tête de Turc”, le film était le support le plus faible, mais les deux médias se sont rééquilibrés entre-temps. Lorsque j’ai effectué mon enquête parmi les sans-abri, un caméraman muni d’une caméra cachée m’a parfois accompagné – il ne s’agissait pas d’un professionnel, mais d’une personne issue de ce milieu. Lorsque je me suis déguisé en immigré africain, mon ami cinéaste Pagonis Pagonakis m’a filmé la plupart du temps, en toute discrétion, à l’aide d’une mini-caméra.

Travaillez-vous aussi en équipe et si oui, dans quelle mesure?
Je suis si habitué à travailler en solo et à mener mes combats seul, que j’ai du mal à organiser un travail d’équipe. Pour être crédible, il est de plus nécessaire que je fasse mes expériences moi-même. J’ai toutefois un collaborateur en ce moment, transfuge d’un call center. Mais en principe, je règle toutes les questions moi-même, y compris les vérifications de faits et les contrôles juridiques. Voilà ma boîte à outils (ndlr: il présente un agenda couvert de notes fébriles). Je consulte parfois un ami avocat. Quant aux films, ils sont naturellement réalisés en équipe.

Votre côté solitaire tient plutôt à votre méthode ou à votre personne?
Sans doute un peu aux deux. Si je pense aux journalistes qui ont repris ma méthode en Italie, en Chine et au Ghana, je constate que ce sont aussi des solitaires.

Vous vous êtes beaucoup intéressé aux instances de pouvoir: que ce soit la dictature grecque, les conjurés portugais de l’affaire Spinola, ou encore les cadres de la Bild-Zeitung. Mais vos reportages récents parlent surtout des gens de condition modeste. Ces derniers thèmes tendent à prendre de l’importance?
Ces histoires sont étroitement imbriquées avec les sphères de pouvoir. Prenons l’exemple de cette fabrique de pain de Lidl qui pratique des conditions de travail inhumaines et où Lidl fait régner sa loi. Même chose pour les call centers. En pointant ces problèmes et en dénonçant ces abus, je touche en fait des domaines centraux de notre vie quotidienne.


Günter Wallraff est né en 1942 et vit à Cologne. Il travaille depuis 1966 comme journaliste et écrivain et a un grand nombre de reportages à son actif.
En 1970, il fait paraître le compte rendu d’une série d’enquêtes réalisées dans le monde de l’industrie („Industriereportagen”). En 1975, il est arrêté au cours d’une action de protestation à laquelle il participe dans le cadre d’une enquête sur le régime grec des colonels. Traduit devant un tribunal militaire, il est condamné à 14 mois de prison („Unser Faschismus nebenan”). En 1977 paraît son reportage effectué à la „Bild-Zeitung”, où il s’est fait embaucher comme chroniqueur („Le journaliste indésirable”, „Der Aufmacher – der Mann, der bei ’Bild’ Hans Esser war”). En 1978, il contribue à déjouer une tentative de putsch au Portugal, en révélant un complot („Aufdeckung einer Verschwörung. Die Spinola-Aktion”). En 1985 paraît „Tête de Turc” („Ganz Unten”), ouvrage où il relate ses expériences vécues sous les traits du travailleur turc Ali. En 2009 paraît „Infiltré: parmi les perdants du meilleur des mondes” („Aus der schönen neuen Welt – Expeditionen ins Landesinnere”).
Voir aussi la biographie de Jürgen Gottschlich: „Der Mann, der Günter Wallraff ist” (KiWi 2009).

© EDITO 2010


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