Entre expulsion et manæuvres diplomatiques par Karin Wenger. Traduction: Anne-Sylvie Mariéthoz
Nous nous trouvons au beau milieu d’un champ de mines dans la région de Vavuniya, située au nord du Sri Lanka. Les démineurs ont dégagé de longs corridors entre les maisons criblées de balles. Nous apercevons une bonne centaine de balises rouges assez proches les unes des autres, chacune signalant l’emplacement d’une mine. Elles forment des lignes autour des maisons et des fontaines, et tout autour du village que les Tigres tamouls ont occupé peu de temps encore avant la fin de la guerre. Une jeune femme agenouillée sur le sol, revêtue d’un gilet pare-balles et le visage protégé par une visière, s’active au déminage. Elle coupe l’herbe devant elle, puis plonge une petite pelle dans la terre, qu’elle remue centimètre par centimètre, jusqu’à ce qu’elle tombe sur une mine. Une fois la mine déterrée, elle la dévisse pour en séparer ses deux parties, avant de se remettre à sonder le terrain. Nul ne sait combien de mines se trouvent encore au Sri Lanka et les démineurs parlent de „nettoyage d’urgence” (emergency cleaning). Les maisons et les villages sont dégagés en priorité, afin que les habitants puissent regagner leur logement, puis viennent les champs de riz. Les démineurs accèdent seulement à la zone située à l’ouest de l’autoroute A9 reliant Vavuniya au nord de la presqu’île de Jaffna. Neuf mois après la fin du conflit, la partie reste toujours interdite. L’armée forme elle-même ses spécialistes pour déminer ce territoire. Si l’on en croit la rumeur, c’est pour dissimuler ses crimes de guerre qu’elle verrouille la zone, certains évoquant même l’existence de charniers.
Un mot suffit ... La guerre a fait des victimes et chacun se demande où sont passés tous ces morts, mais jamais ouvertement et surtout pas en présence d’un représentant du gouvernement et encore moins devant un micro. Les démineurs étrangers se disent „satisfaits de la collaboration avec l’armée et avec le gouvernement”. Toute personne qui vit et travaille ici sait qu’un seul mot suffit pour qu’une organisation entière se fasse expulser du pays. Au Sri Lanka, les journalistes ont le sentiment d’évoluer en permanence en plein champ de mines, car un mot ou une question suffisent à déclencher une explosion. Or les mines dont il est ici question ne sont pas seulement de nature à blesser leurs victimes, elles les font tout bonnement disparaître de la circulation. Un journaliste a disparu durant les semaines que j’ai passées à Colombo pour assister aux élections présidentielles du mois de janvier. Une année après, on ignore encore tout de son sort. C’est la raison pour laquelle la plupart des journalistes se taisent alors qu’ils savent fort bien ce qui se passe en réalité. Ils savent qui ment, qui est corrompu et qui ordonne les assassinats politiques. Lorsqu’ils ne choisissent pas de garder le silence, ils transcrivent mot pour mot le discours officiel, sans commenter les événements ni pousser l’enquête plus loin. „Monsieur le ministre, pourquoi l’hôtel où séjourne le général Fonseka est-il encerclé par les soldats? Est-il exact que Basil Rajapakse se trouve en ce moment même dans le bureau du responsable des dépouillements?” Ces questions tombaient sous le sens: en Europe, n’importe lequel de mes confrères les aurait posées. Le jour du dépouillement et de la publication des résultats, chacun a pu remarquer la présence des soldats déployés tout autour de l’hôtel du candidat de l’opposition. Le fait que le président ait pu placer son propre frère dans la commission électorale, laissait de plus entrevoir des risques de falsification du scrutin, c’est là un aspect qui n’a échappé à personne. Tous ces points appelaient la discussion, mais le contexte sri-lankais ne s’y prête guère. Les journalistes locaux n’ont pas soufflé mot de l’affaire et personne n’a posé de questions, sachant ce qu’il en coûte de s’aventurer sur ce terrain. Personne n’a réagi non plus lorsque le conseiller en communication du président a élevé la voix en m’interpellant en tant que „blanche” et en rejetant mes questions jugées „insultantes”. Aucun de mes confrères ne s’est vraisemblablement étonné non plus lorsque j’ai reçu mon avis d’expulsion le jour suivant. Une lettre du gouvernement m’informait en effet que je disposais de quatre jours pour quitter le pays. Le plus étonnant en fin de compte, c’est de trouver encore au Sri Lanka des journalistes capables de résister et de survivre dans ces circonstances. Je pense en particulier à l’un de mes confrères qui exerce cette profession depuis trente ans et qui disposait d’excellents contacts auprès des Tigres tamouls, comme auprès du gouvernement. Il me confiait à l’occasion que, naturellement, il recevait lui aussi des menaces de mort. Naturellement. „Mais on apprend à vivre avec” a-t-il ajouté „il faut simplement continuer et se dire qu’on meurt de toute façon un jour ou l’autre.” C’est lui qui m’a incitée à rester et à résister. „Fais-le aussi pour nous”, m’a-t-il encouragée. Dans la foulée, il a avisé la presse nationale et internationale, rendant ainsi mon expulsion publique, puis il a mobilisé tous ses contacts au sein du gouvernement. Si le président a fini par revenir sur sa décision, c’est avant tout à lui que je le dois.
Un exercice d’équilibrisme. L’entretien que j’ai obtenu avec le président juste après l’incident, ressemblait fort à une tentative de conciliation. Dans l’espoir sans doute de s’assurer définitivement mes bonnes grâces, le responsable du tourisme m’a de plus invitée à participer à une croisière pour observer les baleines et les dauphins. Je me suis ainsi retrouvée sur le pont d’un bateau au milieu de 25 beautés slovaques, candidates au titre de miss. L’affaire virait décidément à l’absurde: un jour plus tôt, on voulait me chasser du pays et le lendemain j’étais projetée dans cet univers de paillettes, parmi les miss prenant la pose et les dauphins bondissant joyeusement tout autour de nous. Le gouvernement n’essaie pas de soudoyer les journalistes locaux, pas plus que le personnel indigène qui travaille pour le compte de journaux étrangers. Les journalistes qui posent des questions dérangeantes ou qui expriment des avis critiques se mettent ainsi dans une position délicate, car ils portent aussi la responsabilité de leurs collaborateurs. Cet aspect complique énormément la tâche des journalistes qui doivent perpétuellement faire face au même dilemme, hésitant à pousser leurs recherches ou à s’en tenir à une réserve prudente, pour protéger leur vie et celle de leurs collaborateurs, informateurs et traducteurs locaux. Durant les trois semaines que j’ai passées au Sri Lanka au mois de janvier, un journaliste a disparu sans laisser de traces, un autre a été arrêté, un journal a dû cesser ses activités – pour les reprendre peu après. Tous les journalistes qui ont voulu profiter de la brève période précédant les élections pour se montrer un peu plus critiques que d’habitude, ont plongé dans la clandestinité. Nul ne sait quand ils réapparaîtront au grand jour. Le président Rajapakse a été élu pour sept ans. Ses promesses de campagne, concernant notamment la liberté de la presse, semblent déjà bel et bien envolées.
Karin Wenger est correspondante en Asie du Sud pour la radio DRS et basée à New Delhi.
En 2009, selon l’organisation „Sri Lanka Freedom of Expression Violations”, 8 personnes actives dans le secteur des médias ont été tuées, 7 enlevées, 13 arrêtées, 17 ont subi des agressions, 72 ont reçu des menaces, 9 ont été interrogées par la police et 33 ont quitté le pays par crainte des répressions. Les journalistes menacés qui restent au pays recherchent souvent la protection d’organisations telles que „Non Violent Peace Force”. Leurs collaborateurs accompagnent les journalistes et leur offrent des abris sûrs, voire les aident à quitter le pays dans le pire des cas. Cette organisation travaille avec extrêmement peu de moyens. Vos dons peuvent contribuer à sauver des vies. (kw.)
Numéro de compte: 001-3927153-87 Banque: Banque Fortis Adresse: Rond-Point Schuman 10 1040 Bruxelles (Belgium) BIC/SWIFT: GEBABEBBIBAN: BE67 0013 9271 5387
© EDITO 2010 |