Pas une seule rédaction en France qui ne compte son lot de francs-maçons, parfois au sommet de la hiérarchie. Deux des meilleurs connaisseurs de la franc-maçonnerie, Sophie Coignard du „Point” et François Koch de „L’Express”, brisent un tabou dans le magazine français „Médias”*. Propos recueillis par Emmanuelle Duverger et Robert Ménard.
EDITO: Est-il plus difficile d’enquêter sur les journalistes francs-maçons que sur les „frères” des autres professions? Sophie Coignard: Enquêter sur la franc-maçonnerie est plus difficile – mais aussi plus ludique – que de travailler sur n’importe quoi d’autre. Tout simplement parce que, à ma connaissance, c’est le seul réseau social régi par le secret d’appartenance. Les gens continuent à nier, même quand vous avez recoupé vos informations. C’est donc un peu compliqué. Ajoutez deux écueils supplémentaires quand vous travaillez sur les journalistes: d’abord, vous êtes vite accusé de manquer de confraternité. Les journalistes appellent confraternité ce qu’ils nomment corporatisme chez les autres. Le second écueil est lié à la proximité: on évolue dans ce milieu, on en fait partie et, du coup, on y entend davantage de rumeurs qu’en circulant dans les couloirs d’EDF! D’une certaine manière, on a plus de matière première, mais elle est plus difficile à vérifier, à étayer par des preuves… François Koch: Sans parler d’éventuels conflits d’intérêts. Malgré tout, les difficultés sont globalement les mêmes qu’ailleurs et, pour être tout à fait franc, si nous avons un peu moins enquêté sur les journalistes que sur les autres professions, c’est sans doute que nous avons pratiqué de l’autocensure. En 2006, lorsque j’ai réalisé l’enquête sur les fraternelles (ndlr: „L’Express” du 5 octobre 2006), j’ai eu plus de mal à découvrir celles des médias. Comme si les secrets y étaient plus épais.
Les francs-maçons sont-ils puissants dans les médias? Pèsent-ils sur les embauches, les rédactions, les lignes éditoriales? S.C.: Il y en a dans toutes les rédactions. Prenons ce que je connais le mieux: „Le Point”. Pendant très longtemps, comme dans d’autres journaux, on avait l’impression que la franc-maçonnerie n’existait pas. On nous expliquait que ce n’était pas un sujet digne d’intérêt. Evidemment – mais je ne l’ai su qu’après –, un haut responsable du „Point” était lui-même franc-maçon et fermait absolument toutes les vannes. Ensuite est arrivé Franz-Olivier Giesbert, qui m’a demandé de m’intéresser aux francs-maçons. A l’époque, en 2001–2002, c’était très lié aux affaires politico-financières. A partir de ce moment-là, je dois avouer que j’ai bénéficié d’une liberté totale. Je n’ai jamais eu le sentiment d’être obligée de me censurer parce que quelqu’un était franc-maçon chez nous. Pour autant, je ne peux pas vous assurer que les journalistes maçons au „Point” traitent les affaires dans lesquelles des frères sont impliqués de la même manière que les autres dossiers. J’aurais tendance à penser que c’est impossible: lorsque vous êtes membre d’un réseau électif, où l’engagement est aussi fort, le serment ne peut qu’exercer une influence sur votre comportement. Surtout dans le journalisme, par essence assez subjectif: pourquoi accorder du crédit à tel interlocuteur, à telle source? L’exercice est compliqué en temps normal; alors, quand vous êtes lié! F.K.: Ce qui me surprend le plus, c’est que certains médias ne parlent jamais de maçonnerie. Choix éditorial? Au point de considérer que l’existence de 160 000 maçons en France est accessoire, anodine, malgré l’incontestable goût du pouvoir propre à ce réseau? Je suis toujours surpris d’observer, y compris lors d’événements importants concernant la maçonnerie, que certains journaux n’en font guère état: pas une brève, pas une ligne! Je me demande donc s’il n’y a pas, dans la hiérarchie, des gens qui mettent leur veto. Comme le dit Sophie, le principal pouvoir d’un hiérarque au sein d’une rédaction est de bloquer les papiers…
Y a-t-il, dans les médias, des bastions francs-maçons? S.C.: La télévision. C’était évident hier pour TF1, avec Patrick Le Lay. Aujourd’hui, c’est moins flagrant. Une anecdote quand même. Pour la sortie de mon livre (ndlr: „Un Etat dans l’Etat”), j’ai fait un duplex avec le journal de 20h de France 2. Les techniciens étaient chez Albin Michel, mon éditeur, avec le camion-régie. Quand je suis arrivée, ils étaient déjà installés. Leur chef lisait mon bouquin. Très concerné. Un type assez sympa. Juste avant le duplex, il me dit: „Bon ben, j’ai regardé: c’est bien, y’a pas de conneries.” J’ai pensé: „il ne va pas couper le câble pendant l’interview, c’est épatant!” Après l’entretien, il m’a raconté qu’il était lui-même initié et que, chez les techniciens, à France 2 comme à France 3, la proportion des francs-maçons était de un sur trois. Je vous avoue que je n’avais jamais imaginé une telle concentration… Je n’ai évidemment pas le moyen de vérifier ce chiffre. Je sais seulement qu’à France Télévisions, des déjeuners maçonniques sont organisés tous les mois.
Les francs-maçons sont-ils plus ou moins importants dans les médias qu’il y a vingt ans? S.C.: Difficile à dire. Mais il existe quand même une règle de base: plus on est proche du service public et de l’Etat, plus la densité maçonnique est élevée. La télévision publique, l’AFP sont de grandes pépinières maçonniques… F.K.: Je ne suis certain que d’une chose: les francs-maçons sont plus nombreux aujourd’hui dans les médias qu’hier. Pour des raisons statistiques évidentes: il y a quarante ans, on comptait 40 000 maçons. Aujourd’hui, ils sont quatre fois plus. Il n’y a pas de raison que cela ne se répercute pas dans les médias. Et puis, si on veut avoir de l’influence, il me semble plus intéressant de recruter parmi les journalistes que chez les ouvriers du bâtiment! S.C.: L’obsession des francs-maçons est de s’introduire dans les lieux de pouvoir. Or, au cours des quarante dernières années, le pouvoir s’étant déplacé du côté de l’information, la tentation d’investir les médias est grande.
La franc-maçonnerie est une bonne carte pour faire carrière? S.C.: Je ne connais pas de cas où l’appartenance à la franc-maçonnerie ait nui à la carrière d’un journaliste. En revanche, certaines personnes ont accès à des postes de responsabilité dans les rédactions grâce à ce qu’un de mes confrères profane appelle l’„assurance trois points”. La seule explication valable à leur ascension étant l’appartenance à la franc-maçonnerie. F.K.: Encore une fois, je m’interroge toujours sur les rédactions où ne sort jamais aucun article sur la maçonnerie: ne sont-elles pas tenues par des frères?
Qui sont ces médias qui ne parlent jamais des frères? F.K.: „Le Canard enchaîné”, il me semble. Peut-être parce que ses responsables considèrent que c’est un sujet sans intérêt, un marronnier uniquement commercial, tout juste bon pour „Le Point” et „L’Express”, qui ne leur inspirent que mépris? Je n’ai pas de réponse à la question. *„Médias”, décembre 2009.Extraits de l’entretien.
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