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En Suisse, la liberté de la presse ne se règle pas par décret. C’est une chance mais les journalistes de ce pays sont encore trop timides. Trop peu adhèrent à Reporters sans frontières, déplore la présidente de RSF Suisse, Thérèse Obrecht.
Propos recueillis par Christian Campiche

EDITO: Robert Ménard a quitté son bébé en 2008 après 23 ans d’activité au sein de RSF. Comment se porte RSF depuis le départ de son père-fondateur?
Thérèse Obrecht: RSF demeure une structure solide comprenant une dizaine de sections en Europe et en Amérique du Nord. Mais trop peu de journalistes adhèrent au mouvement. En Suisse, les membres représentent 10 pour cent des effectifs de la branche. Et parmi ceux-ci beaucoup se font tirer l’oreille quand il s’agit de cotiser. C’est dommage car RSF est nécessaire aussi chez nous.

Le recrutement est votre mission première?

L’une de mes priorités cette année, oui. Nous cherchons surtout à renforcer notre présence en Suisse alémanique, pour l’instant avec un poste à 25 pour cent à Zurich. Il faudrait évidemment un plein-temps! Sur 500 membres, 350 viennent de Suisse romande, 50 du Tessin et une petite centaine sont alémaniques. C’est fou ce que la Suisse est un pays compliqué.

RSF Suisse tourne avec un budget de 180 000 francs. C’est assez?

Non, bien sûr. Je me pose des questions sur le recul de l’engagement des journalistes, malgré une cotisation relativement modeste de 100 francs par an. Comme nous ne sommes pas un syndicat, les gens se demandent peut-être ce qu’une adhésion leur rapporte. La réponse est que la liberté d’information n’a pas de prix. La défendre est aussi une manière de défendre le métier qui est menacé même en Suisse. Surtout en temps de crise, la profession doit se battre pour les valeurs et les principes. Et dans les nombreux pays où l’information est censurée et les journalistes sont menacés, notre action reste une nécessité.

Le cheval de bataille de RSF, actuellement?
Il y en a plusieurs. Les journalistes sont en première ligne en Iran. Nous avons identifié une trentaine qui ont fui le pays et qui se trouvent sans moyens ni sécurité en Irak, en Turquie et en Afghanistan. RSF a réussi à faire venir en France une douzaine d’entre eux déjà et obtenu des visas humanitaires pour eux. L’action continue et nous demanderons aussi l’asile en Suisse pour l’un ou l’autre journaliste iranien. Un autre rayon d’action récent est Haïti où RSF a mis sur pied un centre des médias permettant aux journalistes et médias locaux de redevenir opérationnels. Mais notre tâche ne s’arrête pas là. En 2009, RSF a distribué 200 bourses à des journalistes en difficulté. Cette aide est très appréciée. Elle montre que nous ne laissons pas tomber les consœurs et les confrères.

Quel genre de dérives cette aide aux journalistes illustre-t-elle?
On a beaucoup de chance de vivre dans un pays où la liberté de la presse ne se règle pas par décret. Comme en Russie où la liberté de la presse a été pratiquement supprimée sous Poutine. Au cours des dix dernières années, une vingtaine de journalistes russes ont été tués, aucun cas n’a été élucidé. Or sans une information digne de ce nom, il n’est guère possible de sortir de l’autocratie. On le constate dans tous les pays répressifs: il existe plein de méthodes pour museler la presse. Voilà pourquoi le soutien à RSF devrait être un devoir presque moral pour tout journaliste salarié. Après avoir été enlevé en Asie, un confrère de la NZZ m’a fait l’aveu d’avoir découvert la vocation de RSF: nous défendons un droit citoyen. Notre engagement est un combat en faveur de la démocratie.

La polémique qui a précédé le départ de Robert Ménard montre toutefois que RSF ne fait pas l’unanimité. Dans son livre „Cuba, ce que les médias ne vous diront jamais” (Editions Estrella 2009), le journaliste Salim Lamrani tient des propos très durs à l’égard de RSF qu’il accuse d’être „au service de gouvernements et de puissants intérêts économiques et financiers”.
Cette polémique revient régulièrement sur le tapis mais n’a fait l’objet d’aucune enquête journalistique sérieuse. Elle est l’œuvre d’une nébuleuse pro-castriste qui a fait de RSF sa bête noire. Nous pourrions rétorquer: „ce que Lamrani ne vous dira jamais...” Lamrani fait de la désinformation car la situation à Cuba est indéfendable. Cuba est certes affaibli par les sanctions américaines mais ce pays ne fonctionne plus depuis longtemps. L’information y est une mauvaise farce et beaucoup de journalistes sont toujours en prison pour avoir revendiqué la liberté d’expression.


Pour une presse libre
Fondé en 1985 en France, RSF défend les „émetteurs d’information” professionnels ou non, emprisonnés et persécutés, dénonce les mauvais traitements dont ils sont victimes, lutte pour faire reculer la censure, accorde des bourses à des journalistes ou médias en difficulté et agit pour améliorer la sécurité des journalistes, notamment dans les zones de conflit.
Relayé sur les cinq continents par des sections et un réseau de correspondants, RSF assure son financement grâce à la publication d’albums de photos, à des dons, à des cotisations, à des subventions publiques et à des partenariats avec des entreprises. T.O.
www.rsf.org/www.rsf-ch.ch


„On a fermé Moscou, c’est dommage”

EDITO: Votre parcours est pour le moins atypique. Dans les années soixante, vous êtes la Lara Gut du ski suisse, vous collec-tionnez les médailles aux championnats nationaux. Quel était votre regard sur les médias alors que vous vous trouviez de l’autre côté de la barrière?

Thérèse Obrecht: J’ai pu observer les méthodes de la presse de boulevard, notamment quand l’équipe suisse est revenu bredouille des JO. J’en ai pris pour mon grade.

Parallèlement au ski de compétition, vous menez des études d’histoire et vous apprenez le russe. C’est une passion, le russe?
J’ai aussi fait l’école d’interprète, ce qui m’a offert la possibilité d’écouter le russe. J’ai trouvé cette langue très belle. A l’époque du communisme, je n’ai jamais pensé pouvoir vivre dans un pays totalitaire. Avec la pérestroïka, l’occasion m’en a été donnée.

Comment êtes-vous passée du sport de haut niveau au journalisme?
J’ai toujours aimé écrire. Je suis passée au journalisme progressivement. Aux Etats-Unis, lors des compétions de ski, j’écrivais pour un journal à Zurich et pendant mes études, je travaillais dans une agence de presse. Puis, je suis entrée au „Journal de Genève” dans les années 80. Puis ce fut un mi-temps à la TV, avant un passage au „Nouveau Quotidien”. Quand l’URSS s’est effondrée, la TSR et le „NQ” m’ont offert dans l’urgence le poste à Moscou où j’avais déjà travaillé pendant de longues périodes. J’y suis restée six ans.

Une vie difficile, celle de correspondante à Moscou?
Difficile mais passionnante. Surtout à l’époque où j’y étais, celle des années folles où tout était possible et où nous voyagions aux quatre coins de l’ex-URSS. Au fil des années, nous avons installé un bureau SSR performant et bien équipé, mais hélas, les trois régions linquistiques ont décidé de fermer ce bureau il y a quelques années, sous prétexte qu’il ne se passe plus rien en Russie! Le loyer aurait coûté 120 000 francs par an, soit le prix d’un seul „Temps Présent”. On a décrété que c’était trop cher. Un choix a été fait, qui me paraît tellement dérisoire et dommage pour un service public. J’ai l’impression d’avoir vécu l’âge d’or du point de vue journalistique, d’avoir pu fournir une vraie information dans la durée. Le conformisme du „main-stream” me désole aujourd’hui, tout le monde copie tout le monde. Les jeunes ont souvent l’impression d’être informés par Google mais c’est une illusion. En réalité, nous sommes noyés sous l’information et les journalistes portent une part de responsabilité dans cette évolution. Ils sont trop dociles et peut-être trop fatalistes.

© EDITO 2010


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