La moitié des correspondants du service en français de la „radio papale” ont cessé de produire des papiers, réclamant une augmentation de leurs piges. Les ponts sont définitivement rompus avec le Saint-Siège. Par Jean-Marc Treillac
A l’ombre du dôme de la Basilique Saint-Pierre, on n’avait jamais entendu un tel mot, sacrilège: „grève”. Quarante collaborateurs du Saint-Siège ont cessé le travail pour revendiquer une hausse de leurs émoluments. Tous basés à l’étranger: ils étaient des correspondants francophones du service en français de Radio Vatican, regroupés au sein du Collectif des pigistes francophones Spartacus. Depuis décembre, les ponts sont coupés entre le Saint-Siège et eux, à tel point que certains regrettent déjà d’avoir défié le Révérend Père Federico Lombardi, directeur général de la station et par ailleurs directeur de la salle de presse du Vatican. En réalité, il s’agissait de la moitié des journalistes sur lesquels Radio Vatican s’appuie pour nourrir ses deux bulletins d’information quotidiens en français (un le matin, l’autre en début de soirée), le français constituant l’une des quarante langues dans lesquelles émet ce média touchant, au total, 20 à 30 millions de personnes sur les cinq continents.
Le Collectif Spartacus a vu le jour en septembre 2009, quand les premiers échanges de courriel se sont produits entre plusieurs correspondants de Radio Vatican dispersés à travers le monde. Ceux-ci ne comprenaient plus pourquoi „l’antenne papale” rémunère si humblement ses lointains collaborateurs. Un papier d’une minute, enregistré sur le revox de l’antenne ou transmis sous forme de MP3, était pigé 23 euros, une somme qui s’éternisait depuis treize ans. Très en-deçà des tarifs pratiqués par les radios francophones: „Le montant des piges de Radio France Internationale en 2007 était de 48 euros bruts”, compare un journaliste dans la capitale d’un pays asiatique. „Selon les prestations, nous payons nos pigistes à l’étranger de 70 à 100 euros”, mentionne Catherine Mangin, directrice-adjointe de la rédaction de RTL à Paris.
Beurre dans les épinards. Or, une grande partie des correspondants du service en français de Radio Vatican collaborent aussi à des radios du service public français ou à des radios de droit privé. Pendant des années, les grévistes ont accepté des rémunérations aussi faibles de la station papale car c’était un peu de beurre qu’ils mettaient dans leurs épinards, et d’ailleurs leurs papiers pour cette radio étaient souvent des resucées de ceux que leur commandaient les rédactions en chef des radios plus „friquées”. Si quelques-uns d’entre eux ont levé l’étendard de la révolte, c’est en raison notamment des difficultés financières de plus en plus grandes que les journalistes pigistes à l’étranger accusent, dues au renchérissement du coût de la vie dans les pays en voie de développement où bon nombre d’entre eux exercent leur métier. „Même dans un pays comme l’Ethiopie, la vie est devenue très chère et 23 euros est une somme dérisoire”, faisait valoir Tsigue Shiferaw, membre du Collectif Spartacus. Autre sujet de préoccupation pour les pigistes francophones de Radio Vatican: leurs piges leur sont versées, par virement bancaire, tous les trois mois. Et leurs papiers repris gratuitement par certaines des radios francophones avec lesquelles Radio Vatican a signé des accords de partenariat. (Sur les cinq continents, un millier de radios, dans toutes les langues, retransmettent les programmes de la station papale, une capillarité unique en son genre dans le paysage radiophonique.)
Diplomate. Le 14 décembre, le Collectif Spartacus a transmis au père Lombardi un courriel lui signifiant „le refus de toute commande de la rédaction de Radio Vatican, jusqu’à ce que vous acceptiez de discuter sur la base de nos demandes initiales”. Principale revendication: „35 euros pour un papier simple et 70 euros pour un enrobé.” Quelques jours plus tard, la réponse du directeur de la radio tombait, teintée de l’habileté et de la diplomatie propre aux jésuites, la gestion des médias liés au Saint-Siège étant confiée à la Compagnie de Jésus. „Radio Vatican travaille en plusieurs langues (…) avec des collaborateurs de cultures diverses (…) et son critère est d’offrir à tous ses collaborateurs-pigistes la même rémunération. (…) Parmi ces facteurs figurent les questions budgétaires. (…) Une augmentation des tarifs des piges se traduirait inévitablement par une diminution du nombre des piges et des pigistes. Cela pourrait être avantageux pour certains mais en pénaliserait d’autres.” Sur ce, le Père Lombardi faisait toutefois un geste, révélant que la direction de la chaîne „avait décidé, dès septembre, d’augmenter le tarif des piges de 23 à 28 euros, à partir de janvier”. Une mesure qui s’étend à tous les correspondants de Radio Vatican, quelle que soit leur langue. Effectivement, Radio Vatican n’en mène pas large financièrement. Son budget annuel est de 25 à 30 millions d’euros, constitué, de façon très minoritaire, de donations. Ce budget couvre, en grande partie, les salaires des 350 employés de Radio Vatican, en provenance de 60 nationalités différentes. Aussi, l’actionnaire (le Saint-Siège) a-t-il créé la surprise, en 2009, quand il a ouvert l’antenne à la publicité. Mais comme le relève le Père Lombardi, „cela sera possible uniquement sur le canal 24 h transmis depuis Rome”. Et puis, il n’est pas question de vanter des produits car seuls des „services socialement utiles, par exemple l’énergie, les assurances, seront pris en compte”, fait valoir le directeur de Radio Vatican. Les jours qui suivirent la lettre du révérend-père au Collectif Spartacus furent fertiles en réactions, partagées en ligne, par les „journalistes grévistes”. Angèle Savino, à Caracas, faisait partie des journalistes les plus enclins à enterrer la hache de guerre: „Cinq euros, c’est vraiment pas beaucoup, mais ce n’est pas rien non plus. (…) Pour moi, Radio Vatican est un complément, et m’aura permis de traiter des sujets régionaux, comme le Honduras ou la Colombie.” Depuis la Corée du Sud, Thomas Ollivier réagissait ainsi: „Qu’est-ce que je vais faire de cinq euros à Séoul?”
Rédactrice en chef du service en français de Radio Vatican, Romilda Ferrauto confirmait, dans le courant janvier, que „les deux parties n’ont pas l’air de vouloir céder”. Selon elle, la grève est „définitive”. Les quarante journalistes impliqués dans cet arrêt de travail ne sont plus intervenus sur les ondes du Vatican. Le directeur de la radio, le Père Lombardi, les avait prévenus: „Si vous décidez de continuer avec nous, nous en serons très heureux. Si vous décidez d’arrêter, nous en prendrons acte.” Dans les précisions qu’il a adressées à EDITO, il ajoute: „A l’image du personnel fixe de Radio Vatican, les correspondants qui couvrent l’actualité directement liée à la vie de l’Eglise sont normalement croyants. Ceux qui couvrent l’actualité internationale peuvent aussi offrir de bonnes prestations, compatibles avec la ligne de Radio Vatican, même s’ils ne sont pas croyants. Bien sûr, personne ne les oblige à défendre des positions qu’ils ne partagent pas. Personne ne les contraint non plus à continuer à collaborer s’ils ne le désirent pas.” D’ailleurs, comme tant d’autres chaînes, Radio Vatican fait appel à „un numéro deux” dans chacun des pays où elle bénéficie des compétences d’un correspondant. Pas difficile, dans ces conditions, de remplacer au pied levé les journalistes rebelles devenus muets …
Jean-Marc Treillac est journaliste indépendant à Paris.
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