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Lundi 9 novembre. Berlin fête les vingt ans de la chute du mur, mais à Moscou ce jubilé ne fait pas les gros titres. Certes, le président Medvedev s’est rendu sur place et s’est fait photographier aux côtés de la chancelière allemande. On a vu Poutine, de son côte, évoquer sur la chaîne télévisée NTV son passé d’agent secret en ex-RDA. A l’est, le rideau de fer est bel et bien tombé, mais c’est toujours la croix et la bannière pour les Russes moins fortunés qui souhaitent obtenir un visa de Schengen pour voyager en occident. Ce sujet ne semble toutefois intéresser personne en ce jour d’anniversaire et le correspondant à Moscou n’est pas particulièrement sollicité.

Mardi. Un vent glacial me souffle au visage tandis que je me hâte vers le „Centre de presse indépendant”. C’est sur ce trottoir qu’ont été abattus, en janvier 2009, l’avocat et défenseur des droits de l’homme, Stanislav Markelov, et la journaliste Anastasia Babourova, à l’issue d’une conférence de presse. Or c’est un nouveau brûlot qui réunit les journalistes aujourd’hui au Centre de presse, un officier de police originaire du Sud de la Russie qui ose critiquer l’Etat et ses représentants. Alexei Dymovski est devenu une star du web le week-end précédent, en dénonçant sur YouTube les méthodes douteuses de la police et la corruption qui gangrène ce milieu. Pour exemple: n’importe quel innocent est susceptible de se retrouver derrière les barreaux lorsque les policiers s’appliquent à remplir leurs quotas d’arrestations imposés!
La rumeur s’est répandue en un éclair et plus de 700 000 personnes ont visionné la vidéo. Dans ce pays où la majorité des médias sont mis au pas, les citoyens qui souhaitent rester informés sont de plus en plus nombreux à se tourner vers Internet.
Il y a foule dans la cage d’escalier du Centre de presse, dont la petite salle peine à contenir les quelque 70 journalistes et plus de 20 cameramen qui ont fait le déplacement. Il faut se frayer un passage à travers la forêt de trépieds et de flashs. L’air devient lourd tandis que l’attente se prolonge. Une journaliste essaie en vain de joindre Dymovski sur son portable et nous sommes plusieurs à nous demander s’il n’a pas par hasard été intercepté par les policiers aperçus aux alentours du Centre.
Mais le voici enfin qui s’avance, en se faufilant à travers la foule des journalistes, et manque de se prendre les pieds dans les micros. Concernant les faits, il ne nous apprend pas grand-chose de plus que ce qu’il a déjà révélé dans la vidéo. Mais Dymovski est là en chair et en os et il se donne beaucoup de mal pour répondre aux questions des journalistes, même s’ils ne lui facilitent pas la tâche. Une journaliste de la chaîne Kanal 1 – une chaîne toujours prompte à relayer le discours officiel – demande au policier pour qui il travaille et quel gouvernement occidental a financé sa prestation. Je n’ai pas personnellement l’impression que Dymovski agisse pour le compte de quelqu’un, mais dirais plutôt que le personnage me semble un brin naïf.

Mardi soir, j’écoute mon compte-rendu retransmis à „Echo der Zeit” sur la DRS, puis j’effectue un tour d’horizon des émissions russes d’information. Je ne trouve aucune trace de la visite de Dymovski à Moscou, bien que la plupart des chaînes aient assisté à la conférence de presse. Les médias russes sont généralement présents chaque fois que s’exprime un avis critique. Au final pourtant, c’est toujours le gouvernement qui décide ce qui doit être publié ou non. Les rédacteurs en chef des principales chaînes de télévision sont paraît-il conviés chaque semaine au Kremlin pour participer à des „discussions”, qui sont en fait de véritables séances d’instruction.

Mercredi. Je suis invité à la faculté de journalisme de l’Université de Moscou pour évoquer du métier de correspondant. Plusieurs rédactions occidentales ont supprimé leur poste de correspondant dans la capitale russe pour raisons économiques et on me demande si je tire parti de cette situation. J’explique que les correspondants à l’étranger se perçoivent moins comme des concurrents que comme des collègues conscients de partager le même sort. Je leur parle des journalistes libres, insistant sur leur implication et sur leur compétence. Je relève enfin l’importance de la politique rédactionnelle de nos commanditaires, car c’est elle qui oriente et détermine en fin de compte le travail des correspondants.
Un étudiant m’interroge sur la question du secret bancaire et je répond que la réaction des Etats me semble légitime: je comprends qu’ils refusent de voir l’argent de leur contribuables disparaître dans les coffres des banques suisses. Cette réponse semble convenir à l’animateur du séminaire, qui affiche un air satisfait et détendu. Puis je fais part de mon étonnement face à la déclaration de Medvedev lors de sa récente visite en Suisse, quand le président russe a pris résolument position en faveur du secret bancaire. Le modérateur réagit à ces mots et nous enjoint de revenir aux questions journalistiques. Puis il enchaîne aussitôt avec un thème qui intéresse manifestement beaucoup moins les étudiants.

Jeudi midi. Le président Medvedev est accueilli en fanfare au Kremlin, où il vient prononcer son discours sur l’état de la nation, retransmis en direct par la télévision dans tout le pays. J’ai hésité à demander une accréditation spéciale, pour avoir le privilège d’assister à ce spectacle d’un genre particulier. Le pouvoir se met en scène dans un cérémonial qui semble tout droit sorti du temps des tsars, il faut le voir de près pour en prendre la vraie mesure. Mais les contrôles de sécurité au Kremlin prennent un temps considérable, un temps qui m’aurait manqué pour boucler mes sujets, notamment pour mon passage à l’émission „Rendez-vous” (sur la radio DRS), et au journal télévisé de midi (15 heures à Moscou). J’en prend mon parti et je me contente de visionner la cérémonie sur écran, dans mon bureau.
Medvedev plaide devant les députés de la Douma et les membres du Conseil de Fédération pour davantage de pluralisme en politique. C’est là un discours qu’il nous a habitués à lire sur son blog et dans les interviews qu’il accorde à la presse occidentale. Mais il ne dit pas un mot des élections régionales d’octobre, lors desquelles de nombreux candidats de l’opposition se sont vus barrer l’accès des parlements régionaux. Medvedev enchaîne les déclarations d’intention et prétend vouloir lutter contre la corruption. Ce serait l’occasion de mentionner Dymovski, ou d’y faire au moins une allusion, de promettre à ses concitoyens que les accusations du policier ne resteront pas sans effet. Mais le président préfère relativiser, en affirmant que les représentants de la loi sont finalement de braves gens.

Vendredi. C’est maintenant le tour de Poutine, prédécesseur et mentor de Medvedev, de jouer les vedettes. Le ministre-président est l’invité surprise de la chaîne Mus TV le temps d’un show où il s’exhibe parmi les breakdancers et les groupes de hip-hop. Une fois de plus, Poutine s’y entend à faire de l’ombre au président et à reléguer ses apparitions publiques aux oubliettes. Le discours de Medvedev sur l’état de la nation prononcé la veille, tout comme ses exhortations, ne sont déjà plus que de lointains souvenirs!
Le climat russe est plutôt glacial en ce moment. Mais les signes du changement sont néanmoins évidents. Et ce pays ne laisse pas de fasciner par son immensité, sa diversité culturelle et la grande ouverture qui caractérise ses habitants, procurant chaque jour au correspondant à Moscou des raisons de s’étonner et de se réjouir.

Peter Gysling Correspondant à Moscou pour la radio suisse alémanique DRS de 1990 à 1994, puis à nouveau depuis l’été 2008, il réalise également des contributions pour la télévision. Son domaine d’intervention comprend la Russie, ainsi que les 14 Etats faisant anciennement partie de l’Union soviétique.

© EDITO 2010


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