En 1998, échouait la fusion entre le syndicat comedia et l’ancêtre d’impressum, la Fédération suisse des journalistes (FSJ). Onze ans après, crise ou pas crise, les rancunes restent vives, les plaies ne sont toujours pas refermées. Par Christian Campiche
L’union fait la force n’est pas toujours un axiome mobilisateur, tant s’en faut. Crise ou pas crise, onze ans après l’échec retentissant de la fusion entre le syndicat comedia et l’ancêtre d’impressum, la Fédération suisse des journalistes (FSJ), les rancunes restent vives, les plaies ne sont toujours pas refermées. Dans les rangs d’impressum, les tentatives de reprendre le dialogue entre les frères ennemis sont régulièrement balayées d’un revers de la main avec quasiment les mêmes arguments qu’en 1998. Cette année-là, est programmé en mai un référendum parmi les membres de la FSJ, 6000 membres. Fondée en 1883, la vénérable organisation se cherche un nouveau souffle. Elle est certes la première de Suisse quant au nombre de journalistes, mais elle souffre d’un complexe d’efficacité. Elle n’a jamais voulu se définir comme un syndicat à proprement parler. Face à elle, beaucoup plus récente et marquée à gauche, la très alémanique Union suisse des journalistes (USJ) s’appuie en revanche sur le Syndicat des services publics, ce qui lui confère une certaine force de frappe en dépit de sa petite taille. De fait, l’USJ n’a pas les mêmes états d’âme. Son choix est fait, à compter du 1er janvier 1999, elle fusionnera avec le Syndicat du livre et du papier, l’Union suisse des lithographes et l’Association suisse des employés en librairie. Le nouveau syndicat des médias portera le nom de comedia. A la FSJ, les fronts se durcissent au fur et à mesure que le jour du référendum se rapproche. „Sans le soutien d’un grand syndicat des médias, il nous sera impossible d’assurer une défense efficace de nos membres”, s’inquiète le président du Syndicat lémanique des journalistes, Frédéric Montanya („Telex” du 10 avril 1998). Dans le même numéro, le Vaudois (et futur Neuchâtelois) Nicolas Willemin, partisan de la fusion, et le Valaisan Antoine Gessler, opposant farouche, croisent le fer. „En face de nous, il n’y a qu’un seul patron, et il faut parler d’une seule voix”, argumente le premier. „Pour moi, entrer dans Comedia, c’est l’assujettissement à l’Union syndicale suisse, politiquement marquée”, assène le second.
Victoire des „Neinsager”. Optimiste, Nicolas Willemin voit les „oui” à la fusion l’emporter avec 60% des voix. C’est pourtant le „non” qui l’emportera, puisque près de 54% des votants marquent leur préférence pour l’„Alleingang” au niveau suisse. Curiosité, quand on sait l’animosité que comedia recueille aujourd’hui sur les bords du Léman, les résultats s’inversent au niveau romand où les sections approuvent la fusion à 56%. Seuls les Valaisans, emmenés par le fougueux Gessler, disent „non”. Cinq semaines plus tard, ce sera au tour de la dernière organisation encore en lice parmi les candidats à la fusion avec comedia, le Syndicat des massmédias (SSM), de basculer dans le camp des „Neinsager”, créant cette fois la surprise. „Les résultats très serrés du référendum dénotent un clivage général au sein de la FSJ entre ceux qui craignent d’être taxés de syndicalistes et ceux qui estiment que l’union fait la force. La FSJ subsiste donc mais avec quels moyens?” commente „24 heures” au lendemain du vote, le 19 mai 1998. Le journal se demande surtout quel sera la conséquence du refus de la fusion sur l’effectif de la FSJ. Il cite Alfred Haas, secrétaire général de Presse romande, l’actuel Presse suisse qui regroupe les éditeurs: „Si près de la moitié des membres romands s’en allaient, la FSJ ne serait plus représentative.”
Un mur de Berlin. Force est de constater avec le recul que ces craintes étaient infondées. La FSJ a perdu dans la foulée ses secrétaires centraux Mario Fedeli et Stéphanie Vonarburg, passés à l’ennemi, mais un effondrement des effectifs de la FSJ ne s’est pas vérifié. Alfred Haas, qui a pris entre-temps une semi-retraite en tremble encore, rétrospectivement: „L’échec de la fusion nous a rassurés, car nous tenions à une séparation nette entre le rédactionnel et la production, ce que ne garantissait pas comedia où figuraient aussi les lithographes et les libraires.” Décrypté: la négociation des conventions collectives est déjà assez ardue comme cela avec les journalistes. Pourquoi laisser ces derniers importer une culture de combat plus agressive? Que retenir, avec le recul, du fiasco de mai 98? Faut-il quand même parler d’occasion manquée au vu de la crise actuelle qui polarise les fronts? Mandaté à l’époque en tant qu’expert indépendant par les acteurs du projet de fusion, Wolf Ludwig arrive aujourd’hui à la conclusion que la FSJ n’aurait pas supporté le choc des cultures. Allergique à toute politisation, elle n’aurait pas réussi à s’intégrer. „Il y aurait eu des années de guerre. Par contre, au sein de comedia, le processus de réalisation de la fusion a été facilité par le nombre réduit des protagonistes.” Conflits de personnes, différences de cultures, onze ans après, un mur de Berlin continue de séparer impressum de comedia. Dernier épisode en date, l’assemblée des délégués d’impressum du 20 mars dernier à Berne. „Opposition farouche”, „casus belli”, „fricotage contre nature”, „nous ne sommes pas un syndicat”, „loi de la jungle”, „stratégie du bunker”: les missiles ont fusé ce jour-là contre la volonté du syndicat comedia d’adhérer pleinement à la convention collective de travail romande signée entre impressum et Presse suisse.
L’internet change tout. L’avenir sera-t-il plus clément? Wolf Ludwig entrevoit un espace de ciel bleu si le projet d’intégration de comedia dans unia – un scénario alternatif, mais pas encore officiel – aboutit. „Une telle issue signifierait la mort du secteur presse de comedia, car beaucoup de journalistes ne veulent pas entendre parler d’unia. De cette scission naîtrait une vraie opportunité de fusion avec impressum et, pourquoi pas, le SSM. L’enjeu ne serait pas seulement idéologique, mais aussi structurel. Les syndicats ont raté le tournant technologique. Avec internet, la presse ne sera plus jamais comme avant.”
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