Alors que les Américains amorcent le retrait de leurs 150 000 soldats basés en Irak, qui se soucie des 5 millions d’Irakiens déplacés? Deux millions d’entre eux survivent en Syrie. „EDITO” les a rencontrés dans la Chaarih al-Iraqiine, la rue des Irakiens de Damas. Par Sid Ahmed Hammouche et Patrick Vallélian
Little Bagdad se fige. Minute de silence pour Samir Mohamed Ali qui vient de mourir dans un attentat à Ramadi, dans le triangle sunnite d’un Irak livré à la terreur. „Il a rejoint son paradis aujourd’hui”, crie le muezzin de la mosquée Omar Ben al-Khattab. Les trois haut-parleurs pendus à un fil à l’entrée du quartier Sayda Zeineb, dans la banlieue sud de Damas, crachotent le discours mortuaire du religieux, bientôt assaisonné de versets coraniques. „Samir est mort. Sa famille vous invite à la veillée funèbre.” Une veillée organisée quelques heures plus tard sous une immense tente plantée en plein cœur de la „Chaarih al-Iraqiine”, la rue des Irakiens. Bienvenue dans la petite Bagdad au cœur de la capitale syrienne. Un demi-million de réfugiés de la guerre s’agglutinent dans cette région à majorité chiite. A deux pas, les pèlerins iraniens tout de noir vêtus affluent par grappe à la mosquée Sayda Zeineb, le troisième lieu saint du chiisme. La fille du prophète Mahomet, figure incontournable de la deuxième branche de l’Islam, y est enterrée. Tarek, le vendeur ambulant de jus de fruits, a arrêté de servir ses clients. Petits et grands se pressent devant sa carriole métallique bleu ciel, décorée de quelques quartiers de citron et de blocs de glace qui fondent sous le soleil puissant du Cham. Cet Irakien de Bassorah, au visage tanné et fatigué, soupire: „Que Dieu ait l’âme de Samir Mohamed Ali.” Et il reprend sa besogne machinalement tout en maudissant l’Amérique et le gouvernement irakien à la solde de „ces diables d’Américains. Obama ou pas, ils sont pour nous des envahisseurs.” „Regardez cette rue”, poursuit Tarek qui porte un gilet grenat brodé de fils d’or et un pantalon bouffant, une tenue sortie des mille et une nuits. „C’est l’Irak en dehors de l’Irak. Toutes les communautés y sont représentées. Il y a des kurdes, des chiites, des sunnites et même quelques chrétiens. C’est Babylone avant que notre pays ne vole en éclats. Et tout se passe bien. Il n’y a pas de tensions. On vit sans violence. Mais dans la précarité tout de même.” Fini de se lamenter. Place aux affaires. Tarek insiste pour qu’on goûte son nectar de dates de Bassorah. „C’est le goût de l’Irak”, ajoute-t-il avec un sourire malicieux. „Dans Little Bagdad, vous trouverez toutes les saveurs irakiennes sans risque. C’est déjà ça.” Ce chiite, la cinquantaine, nous montre avec son bras droit tendu comme un fusil où dénicher les meilleures spécialités du pays: les brochettes d’agneaux de Souleymanie, les succulents gâteaux sucrés au miel de Bagdad ou encore le doux fromage de chèvre de Nadjaf. „Et si ça ne vous suffit pas, vous pouvez même vous offrir une place pour l’Irak”, sourit le vendeur ambulant qui fredonne des chansons populaires pour attirer le chaland. „Dans ce quartier de misère, il y a autant de voyagistes que de réfugiés.” L’aller simple vers la „maudite” Bagdad varie entre 20 et 70 dollars selon le type de véhicule, du 4x4 au bus en passant par une voiture normale. „En huit heures, vous y êtes”, ajoute Tarek. „Tout le monde dans la „Chaarih al-Iraqiine” fait le va-et-vient. Mais c’est à leurs risques et périls. Nous aimons jouer aux martyrs.”
Cinq millions d'Irakiens à l’étranger. Tout dans la rue des Irakiens, qui s’étire sur une dizaine de kilomètres, sent le pays où coulent le Tigre et l’Euphrate. Les plaques des voitures sont irakiennes. Les enseignes bariolées des échoppes chantent toutes la mélodie de ce pays qui a jeté cinq millions de ses enfants sur les routes du monde. Même les larges banderoles suspendues au milieu de cette ligne droite d’une quinzaine de mètres de largeur invitent aux spectacles des chanteurs du pays. Ils viennent animer des soirées de mariage et de fiançailles ... entre Irakiens bien sûr. Djabar qui porte un T-shirt griffé US ARMY nous convie à manger les meilleurs kebabs du coin. Un homme, la cinquantaine, coupe des morceaux d’agneau sur une épaisse planche de bois à l’entrée des „Louhoum Souleymanie”, les viandes de Souleymanie, un boui-boui tenu par un Kurde irakien. A côté, deux solides cuistots, aux épaules larges, tournent avec précaution les brochettes sur de la braise fumante. Le plat accompagné de tomates farcies, de cornichons, de salade, d’oignons et de poivrons ne coûte que 200 livres syriennes (environ 4 francs), quatre fois moins qu’au centre de Damas. Contre le mur, l’écran plat de la télévision diffuse le téléjournal d’Al-Charkia. „Je suis revenu hier soir de Bagdad”, explique le sunnite Djabar, qui a débarqué dans le quartier il y a six mois avec sa famille. Ils habitaient à la frontière de la zone chiite de Qadimia et ils ne supportaient plus de voir les leurs se faire tuer les uns après les autres par les miliciens sunnites. „A Damas, je peux dormir tranquille et je me sens comme en Irak. La seule chose qui nous rappelle que nous sommes en Syrie, ce sont les portraits de Bachar el-Assad et de son père Hafez el-Assad. Il y a aussi quelques policiers syriens en civil qui nous surveillent. Nous sommes tolérés. Nous sommes des invités.” Le Syrie n’a en effet pas accordé le statut de réfugiés aux Irakiens. A ses côtés, Saber s’invite dans la discussion tout en mastiquant sa viande. „Tu parles. Les Syriens profitent de nous”, lâche cet ancien professeur de mathématiques de l’Université de Bagdad en réajustant sa cravate. Il porte un costume vert bouteille usé, mais chic, et surtout une moustache façon Saddam Hussein, symbole de son attachement au „saddamisme”. „Ils nous louent leurs bicoques à prix d’or. Ils nous taxent nos commerces au maximum et nous fourguent leur pire marchandise. Ce que leurs bêtes ne mangent pas, c’est pour nous. Surtout, ils nous utilisent comme une main-d’œuvre corvéable à souhait et ils profitent de nos allers-retours entre l’Irak et la Syrie pour ponctionner des droits de douane exagérés”, peste ce père de famille, qui a fui en 2004 la capitale irakienne avec sa femme et ses deux enfants. A coup de 50 dollars par passager et par passage, ça fait effectivement un sacré pactole pour le régime de Bachar el-Assad. On estime que 50 000 à 60 000 personnes font la navette chaque semaine.
„Une génération foutue.” En face du kebab, une dizaine d’hommes font la queue devant la porte vitrée de „Safariyat Al Alcham”, le voyagiste du Levant, une des dizaines d’enseignes qui pullulent dans la banlieue des Irakiens. Elles promettent toutes un voyage sûr, rapide et pas cher. Les destinations les plus prisées sont Bagdad, Kerbala, Nadjaf et Souleymanie. „Nos affaires sont florissantes”, constate le jeune Bagdadi Samir. Cet orphelin de 16 ans tient la boutique de son oncle. En fait, il est devenu son esclave à la mort de son père, disparu dans les geôles de la célèbre prison d’Abou Grahib. Son sourire s’efface vite à l’évocation de sa vie d’avant et des larmes coulent sur ses joues. Samir se tait et nous fixe avec ses grands yeux bleus mouillés. „Excusez-moi, j’ai du travail.” Comme beaucoup d’Irakiens exilés, Samir est un traumatisé de la guerre. „Une génération foutue”, constate Khaled, kurde de 32 ans qui négocie son ticket pour Souleymanie. „Le seul moyen de tenir pour eux, c’est de se défoncer au haschich. D’autres se réfugient dans les mosquées et prient.” Avant de repartir en enfer, Khaled recompte l’argent qu’il a gagné ces trois dernières semaines. „Je travaille comme journalier”, explique ce grand barbu dont le visage est buriné et les mains calleuses. „Nous sommes des milliers d’Irakiens à louer nos services chaque jour aux entrepreneurs syriens.” Un ballet bien organisé. Les contremaîtres viennent tôt le matin tâter les muscles des plus jeunes pour les emmener ensuite sur les chantiers pour quelques dollars la journée. Sans assurance. „De l’esclavage moderne. Mais je n’ai pas le choix. Je dois manger”, relève Khaled, qui travaillait avant comme ingénieur dans la pétrochimie. „Je gagnais 100 fois mon salaire d’aujourd’hui.” Khaled veut se faire beau avant son départ, ce soir. „Si je dois mourir, autant que cela soit en beauté”, sourit-il. L’humour irakien dans toute sa finesse. Le Kurde marche dix mètres et s’engouffre dans le salon de beauté masculine de Nabil, qui ne désemplit pas. Des miroirs et des posters à la gloire de l’Irak éternelle tapissent les murs. Ça sent le shampoing, la cire et les serviettes humides mal lavées. Un vaporisateur pulse de la vapeur d’eau contre le visage d’un client. „C’est pour te laver de tes péchés”, rigole Nabil, le sunnite de Bagdad. Il a débarqué à Damas il y a trois ans, fuyant la terreur quotidienne. „Au moins, je pratique encore mon métier. Certains étaient médecins ou professeurs à Bagdad. Ici, ils glandent comme des clochards. Et je ne te parle pas des femmes qui se prostituent pour nourrir leur famille.” Nabil est le roi dans son palais. Farceur, il connaît tout le monde et n’hésite pas à se moquer. „Tu veux changer de tête”, demande-t-il à un de ses clients. „Pas de problème. Ce n’est pas les têtes coupées qui manquent à Bagdad.” Et à un autre qui ne sait pas quelle coupe de cheveux choisir, il rétorque. „La coupe GI. C’est très à la mode au pays.” La dizaine de personnes présentes rigolent. „Nous sommes tous devenus des chiens d’Américains”, ajoute-t-il. „On veut tous leur ressembler.” L’actualité de l’Irak est le sujet principal des palabres. Tous sont d’accord: Il est trop tôt pour regagner le pays même si le gouvernement Maliki a dépêché des émissaires dernièrement. „Avec leurs dollars, ils sont venus nous inciter à rentrer”, peste Nabil. „Paraît que le pays est sûr et qu’il y aura du boulot pour tout le monde.” L’assistance pouffe de rire.
Dix personnes dans un trois-pièces. Khaled, qui se revendique laïc, n’a pas l’intention de poser ses valises en Irak. Il préfère les va-et-vient, qui sont devenus son business quotidien. Il ramène un document pour un cousin. Il vend des bijoux pour un autre. Ou il monnaie ses informations à qui veut bien les lui acheter. „Je ne touche pas en revanche au marché des armes ni à celui des djihadistes arabes.” Ces milliers de jeunes qui cherchent des passeurs irakiens pour aller faire la guerre sainte en Irak et qui sont nombreux à passer par Damas même si leur nombre a diminué ces derniers mois. „Et pourtant, c’est très lucratif. Je toucherais au moins 5000 dollars par tête de combattant arabe.” Des peanuts par rapport à ce qu’un Occidental peut rapporter, observe le patron du salon dans un discours ambigu. „Un Américain ou un Français que j’enverrai en Irak me rapporterait des millions.” Comment? „Le commerce des otages marche à merveille. Je le ferais enlever par ma famille et je demanderais une rançon. Je pourrais ensuite prendre une retraite bien méritée.” Khaled s’assied sur le siège du coiffeur. Il demande la „complet”: shampoing, coupe de cheveux, rasage, épilation du visage et massage facial. Nabil qui tient entre les dents un fil ultrafin s’exécute en commençant par nettoyer les joues du Kurde. Une technique étonnante de rapidité et de précision qui consiste à emprisonner les poils dans la ficelle avant de la tirer d’un coup sec avec les deux mains. „C’est indolore”, précise le barbier. „Si les Américains voulaient venir à bout de la guérilla irakienne, ils devraient aller la chercher poil par poil.” Pris par son travail d’orfèvre, quasi chirurgical, Nabil n’a pas vu le soleil se coucher sur Little Bagdad. La rue grouille désormais de monde. Elle se transforme en grand bazar de nuit. Des restaurants ambulants ont pris le relais des étals à légumes et à fruits. Dahab et sa femme Dina viennent y acheter leur repas du soir. „Là où nous vivons, nous n’avons pas de place pour cuisiner”, explique cette infirmière de Bagdad qui a fui son pays avec son mari médecin. „Une dizaine de personnes habitent dans notre petit trois-pièces.” Un logement qu’elle loue 400 dollars par mois. „Une fortune. Mais comparée au camp des réfugiés de Jaramana, le Fallouja de Damas, la rue des Irakiens est un paradis. Là-bas, c’est la misère la plus totale.” L’appartement du couple d’une soixantaine d’années se trouve au troisième étage d’un immeuble qui attend toujours d’être terminé. Des briques manquent ici ou là. Les murs sont rongés par l’humidité. Les peintures tombent en lambeaux. Dans le trois-pièces, les matelas se disputent l’espace avec les valises. „Pour payer le loyer, nous sous-louons des lits à d’autres Irakiens de passage”, confie Dina, chrétienne qui a accroché un portrait de Jésus au mur. „Certains ne restent qu’une nuit. D’autres, un mois. D’autres trois ou quatre mois. Chacun raconte son calvaire et les raisons de sa fuite.” Il y a ceux qui sont accusés de collaborer avec l’ennemi. Ceux qui n’avaient plus rien pour survivre. Ceux qui ont fui le nettoyage ethnique. „J’héberge des policiers, des militaires, des miliciens chiites et sunnites, une famille de bijoutiers et des paysans de Ramadi. Les riches côtoient les pauvres. Les gens du sud, ceux du nord. J’ai parfois peur le matin de me réveiller avec un massacre sous mon toit.” Dahab a, lui, plus peur de mourir empoisonné par la nourriture avariée que lui distribue chaque semaine le Haut commissariat aux réfugiés dont le bureau se trouve de l’autre côté de Damas. „Regardez, même les chiens n’en voudraient pas. C’est ça, tout l’appui que nous offre la communauté internationale. Une honte”, dit-il avant déposer par terre un plat à base de haricots et surtout des galettes de pain. „Heureusement que notre famille nous envoie quelques dollars de Bagdad. Sinon, on crèverait de faim.” Dehors, la nuit est tombée. Les voitures des voyagistes en direction de l’Irak sont chargées. Le toit déborde de valises et de gros paquets. La caravane des Ali Baba n’attend plus que les femmes, drapées dans leur „abbayè” noire. Elles s’engouffrent discrètement dans les gros véhicules de marque américaine aux vitres teintées. A l’autre bout de la rue, la veillée funèbre a commencé. Des dizaines d’hommes, portant une kamis et coiffés de turbans blancs, lancent des salamalecs en disparaissant sous l’énorme tente verte plantée au milieu du trafic qui doit se frayer un chemin ailleurs. Un haut-parleur crache des versets coraniques. Au premier rang, la famille du défunt reçoit les condoléances. Le portrait du jeune Samir Mohamed Ali est pendu à une perche en bois. En pleine veillée, des enfants jouent à la guerre. A gauche, la guérilla. A droite, les voitures américaines. Avec leurs mains, ils se mitraillent. Ils se jettent des bombes. Ils dressent des barrages sous le regard médusé des adultes à la mine d’enterrement. Ainsi va la vie à Little Bagdad.
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