Les journalistes de „L’Express” et „L’Impartial” ne croient pas qu’un journal puisse se faire avec l’apport massif de pigistes. Par Philippe Chopard
Membres de la représentation de la rédaction des quotidiens neuchâtelois „ L’Express „ et „ L’Impartial „ auprès de leur direction commune, Virginie Giroud et Jean-Luc Wenger ne veulent pas que leur travail sombre dans la médiocrité. Ils continuent d’ailleurs de le dire à l’interne, durant chaque conférence de rédaction. „La qualité a souffert de la crise qui a vu la Société neuchâteloise de presse SA (SNP) se séparer de l’équivalent de dix postes à la rédaction”, reconnaît notre consœur, qui exerce son activité au sein de la rubrique Région des deux titres. „Nous sommes dans une spirale négative”, soupire le second, chef de la rubrique Horizons/culture. Stéphane Devaux, chef de la rubrique régionale, craint que la baisse des effectifs de la rédaction nuise à la qualité de son travail. „Nous risquons de nous couper de notre lectorat et de ne plus refléter la vie de notre canton,” déclare-t-il. „Si nous décidons au contraire de continuer à tout faire, les erreurs d’appréciation nous guetteront.” Les trois journalistes ne croient pas qu’un journal peut se faire avec l’apport massif de pigistes, comme les deux quotidiens neuchâtelois sont obligés de le faire. „Nous prêtons à Philippe Hersant l’idée d’un journal sans journalistes,” rappelle Jean-Luc Wenger. „Cela ne peut pas marcher. La population neuchâteloise nous l’a fait savoir clairement, depuis notre grève à mi-novembre 2008.” La décision d’arrêter le travail devant le refus de négocier d’autres solutions que des licenciements secs au mois de novembre 2008 n’est dès lors pas un combat égoïste pour la sauvegarde de places de travail. Personne ne s’est trompé à ce sujet. „Nous avons pu constater que les 43 journalistes membres de notre rédaction pouvaient compter sur un réseau impressionnant de contacts et d’amitiés”, affirme Virginie Giroud. „Le samedi 15 novembre, nous avons pu ainsi organiser, avec de nombreuses aides, notre manifestation du lendemain à La Chaux-de-Fonds. Pour livrer notre attachement à une presse régionale de qualité à 500 personnes venues soutenir notre action.” Une décision grave, que les rédacteurs grévistes ont prise à l’unanimité. „Nous ne pensions pas en arriver là quelques jours auparavant”, rappelle Jean-Luc Wenger. „ Mais lorsque les plus anciens et les moins Winkelried de la rédaction ont tapé du poing sur la table, j’ai pu mesurer à quel point nous étions solidaires. Et nous ne regrettons pas notre décision.” Stéphane Devaux dit même l’assumer tant collectivement qu’individuellement.
Trompés. La direction de la SNP, dans un éditorial paru le samedi 15 novembre, a taxé sa rédaction d’irresponsable. Les journalistes ont rejeté cette accusation. „La grève a été décidée quand nous avons été convaincus que nous ne pouvions plus être écoutés”, affirme Jean-Luc Wenger. „ Lors des réunions entre la représentation de la rédaction et la direction de la SNP, nous avions déjà constaté, par temps calme, que nous ne pouvions jamais évoquer franchement les questions tournant autour des finances, des salaires ou des investissements de notre entreprise. Et, après la grève, nous avons demandé à deux reprises de pouvoir consulter le document envoyé aux autorités cantonales neuchâteloises pour la demande de mise au chômage partiel de la rédaction. Nous n’avons finalement obtenu que les arguments du canton concluant au rejet de cette demande. Nous estimons que la direction n’a aucune prise sur les options stratégiques du Conseil d’administration.” La grève de deux jours menée par la rédaction des deux quotidiens neuchâtelois n’a donc permis que de sauver trois postes à l’intérieur de l’entreprise. La rédaction a le sentiment d’avoir été trompée. „ Le rédacteur en chef Nicolas Willemin a perdu la confiance de tous ses rédacteurs,” constate Jean-Luc Wenger. Depuis, les huit journalistes licenciés ont quitté le navire. Et l’ambiance de travail est très lourde. „Nous sommes démobilisés”, concluent les trois rédacteurs. „Et le lectorat l’a aussi constaté. Encore faut-il qu’il se plaigne auprès de la rédaction en chef ou de la direction. Celles-ci ne sont en effet pas insensibles à la mauvaise image que la SNP donne d’elle-même sur la scène publique neuchâteloise.”
COMMENTAIRE
Les bureaux sont vides Un samedi matin de mars, jour de campagne électorale dans le canton de Neuchâtel. „Regarde, nous sommes allés chercher dans une poubelle des anciens exemplaires du ‚Courrier du Val-de-Ruz’ pour montrer à la population ce que tu y écrivais il y a quinze ans”, me lance un ami de permanence pour s’insurger contre la disparition d’un petit hebdomadaire local, voix de toute une région. Une absorption décidée par la Société neuchâteloise de presse. Une perte de contenu pour 6000 ménages surtout hostiles au „Courrier neuchâtelois„ censé prendre le relais. Enfin, la colère et l’incompréhension des rédacteurs de la presse quotidienne. Journaliste en rubrique locale pendant plus de vingt ans, je n’ai pu que soutenir la colère des habitants du Val-de-Ruz. Comme me l’a écrit un collègue au long cours, „ton extrême attention à la vie des gens de ce coin de pays nous manquera”. Ce confrère n’a pas tort, lui qui est resté membre d’une rédaction fortement amputée pour raison de baisse de la publicité. En faisant grève, cette rédaction a pu aller à la rencontre de la population, choquée par la brutalité des mesures décidées par la direction. Elle y a récolté un attachement à la qualité de son travail. Les lecteurs lui ont aussi déclaré qu’ils se désintéressaient des dernières frasques des „pipoles„ qui n’existent que sur papier glacé. „Un Impar pour se torcher le cul en Express”, a hurlé un musicien de La Chaux-de-Fonds qui n’a pas eu droit à un interview, parce que le journaliste chargé de ce travail a été prié de partir immédiatement après avoir été licencié. Les huit rédacteurs qui ne poursuivent pas l’aventure neuchâteloise ont disparu des colonnes des quotidiens. Leurs collègues se retrouvent orphelins de réseaux indispensables. Les bureaux de „L’Impartial” de Saint-Imier et du Locle sont vides. Ils restent cependant ouverts à qui pourrait venir les occuper. Mais les lecteurs ne veulent pas de journalistes fantômes.
Philippe Chopard
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